The Project Gutenberg EBook of Tendresses impériales, by Napoléon Bonaparte This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Tendresses impériales Author: Napoléon Bonaparte Release Date: November 2, 2006 [EBook #19700] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TENDRESSES IMPÉRIALES *** Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net (Produced from images of the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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Note du transcripteur: Rappelons que Napoléon Bonaparte eut deux épouses: —Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du général Beauharnais, qu'il épousa en 1796 et dont il divorça en 1809 car Joséphine ne lui avait pas donné l'héritier à la dynastie qu'il souhaitait;—Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche, qu'il épousa en 1810 et dont il eut un fils, le roi de Rome (1811-1832), surnommé l'Aiglon. C'est pendant les pourparlers qui conduisirent au Traité de Tilsitt signé en 1807 entre Napoléon 1er et le tsar Alexandre 1er de Russie, traité qui eut pour conséquences le démembrement de la Prusse et la reconstitution d'un État polonais (le Grand Duché de Varsovie), que Napoléon fit la connaissance de la Comtesse Marie de Walewska, à laquelle furent adressées quelques unes des lettres présentées dans ce livre. Rappelons brièvement les épisodes successifs de la vie politique et militaire de Napoléon Bonaparte: —en mars 1796, Bonaparte venait d'être nommé général en chef de l'armée d'Italie pour combattre les Autrichiens. Il y remporta des victoires restées fameuses: Castiglione, Arcole, Rivoli. Le Traité de Campoformio (octobre 1797) mit fin à la guerre avec les Autrichiens. —en 1798-1799, ce fut la Campagne d'Égypte où Bonaparte fut vainqueur aux Pyramides; mais la flotte française fut détruite par Nelson, à Aboukir. —en 1800, ce fut la 2ème campagne d'Italie avec la victoire de Marengo sur les Autrichiens. —Bonaparte devint premier Consul à la suite du coup d'État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) puis fut sacré Napoléon 1er, Empereur des Français, le 2 décembre 1804. —Ce fut ensuite une succession de batailles victorieuses, Austerlitz (1805), Iéna (1806), Eylau et Friedland (1807), Wagram (1809). Mais il y eut la défaite de Trafalgar (1805) où la flotte française fut détruite par les Anglais. La Paix de Vienne fut signée le 14 octobre 1809. Puis vinrent les désastres avec la Campagne de Russie (1812), la Campagne d'Allemagne et la Défaite de Leipzig (octobre 1813), la Prise de Paris par les Alliés (mars 1814), le Traité d'abdication de Fontainebleau (avril 1814), l'exil à l'île d'Elbe, le Congrès de Vienne qui opéra la liquidation du régime napoléonien en Europe, les Cent Jours (mars à juillet 1815) après le retour de Napoléon de l'Ile d'Elbe, la Défaite de Waterloo (juin 1815), la 2ème abdication, le 22 juin 1815 et le départ pour son exil à Sainte-Hélène où il mourra en 1821. |
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR HOLLANDE
VAN GELDER ZONEN
Que diriez-vous d'une série qui grouperait les récits envoyés du théâtre de leurs exploits à leurs maîtresses par nos héros et qui nous les ferait voir dans l'instant où l'amour agit sur eux comme un ferment d'héroïsme? Les lettres du jeune général en chef de l'armée d'Italie ouvriraient cette collection.
(Maurice Barrès)
(Préface des «Lettres du lieutenant-colonel Moll».)
À
Voir réunies, en une page d'héroïsme et de passion, les lettres d'amour du jeune général en chef de l'armée d'Italie, c'est une idée qui vous fut chère et que voici réalisée.
En y joignant le «Dialogue sur l'Amour» qu'écrivit le jeune lieutenant d'artillerie et les billets fiévreux que l'Empereur fit parvenir à Marie Walewska, nous ajoutons les clartés et les ombres qui feront mieux valoir la figure du héros.
Il n'est pas jusqu'à cet âpre énoncé des articles du Code qui, comme la gravure sévère de quelque eau-forte, ne puisse fixer dans notre cerveau la pensée austère du Maître.
Nous ne dirons pas l'histoire de ses amours. Si nous les savons multiples, nous avons retenu qu'elles ne l'obsédèrent pas. Sans les considérer comme une tare, il pensait justement qu'elles étaient un mal inévitable à l'homme sans foyer, et que, pour cette raison, mieux valait les taire et les cacher.
C'est encore l'aimer que de ne pas attacher d'importance aux actes de sa vie qu'il estimait négligeables.
Aussi, sa tendresse pour Marie Walewska n'aura-t-elle que l'agrément d'une faiblesse s'entourant de romantisme.
Elle aura le charme troublant d'une page de littérature où l'amour discute l'être aimé à la curiosité des foules et à la raillerie des pamphlétaires. Malgré ses moments de véritable grandeur et malgré l'inaltérable souvenir qu'il lui garda, l'aventure polonaise ne restera qu'une aventure, sans doute plus longue, plus relevée parmi les autres, mais dont on n'a pas à chercher les conséquences, parce qu'elle ne pouvait pas en avoir dans la pensée et par la volonté du héros.
L'idée du rétablissement d'un royaume par l'intervention de l'amour ne sera qu'une chimère conçue par l'héroïne et narrée avec volupté par les écrivains épris de son histoire.
L'ascension au trône d'une concubine n'est qu'une autre folie de ceux qui s'ingénièrent à voir un passionné chez Napoléon.
Il eût été plus vrai de dire que par Napoléon l'amour n'est ni recherché, ni surtout glorifié. Il est combattu. L'Empereur ne l'accepte que dans le mariage, sans l'y croire nécessaire. Pour lui, le mariage est un devoir social. C'est un acte légitime que nous devons accomplir, que le souverain doit imposer à ses sujets et à l'accomplissement duquel il prêtera son encouragement. C'est un moyen de fonder une famille, une nation, une dynastie. Si fragiles que soient des unions que, seule, la volonté explique, il les veut définitives. Si le divorce est inscrit dans ses lois, ce n'est qu'entouré de mille entraves qui le rendent difficile à appliquer et d'aspect si redoutable que la plupart des solliciteurs s'en détournent. Il croit qu'il n'est rien de durable que ce qu'a bâti la volonté tenace. Il sait que les énergies sont rares et que la foule, quoique mobile, est soumise, parce que craintive. La rigueur de ses lois forcera son peuple à la vertu.
Aussi l'amour n'apparaît à ses yeux que comme un libertinage. Il le voit sous son aspect physique, et de suite il entrevoit les déchéances où conduisent les passions. Économe de l'énergie de son peuple comme de la sienne, il utilise même les circonstances quotidiennes pour bannir de son entourage l'idée de l'amour et l'habituer à des pensées plus austères. La perte d'une amante provoque-t-elle un suicide parmi ses troupes, de suite il fait lire une proclamation dans laquelle il est dit qu'«un soldat doit vaincre la douleur et la mélancolie de ses passions». L'histoire ne dit pas quelle femme fut cause de ce drame. Maîtresse ou épouse, la proclamation eût été la même. Dans sa pensée, l'homme se doit à une tâche plus sévère que celle d'aimer. L'amour est l'affaire des femmes, dont il exige la fidélité. Non pas qu'en soi il donne une grande importance à l'adultère. Il le dit «commun» et c'est une «affaire de canapé». Mais s'il le comprend, il ne l'excuse pas et les mœurs qu'imposera son exemple contribueront à en diminuer les causes. Il veut les épouses respectées. Il écarte d'elles les galants, supprimant ainsi toutes excuses à leur faute. Si malgré tant de soins la trahison n'a pu être évitée, il se gardera bien de l'ébruiter, d'user même de l'autorité de ses lois. Il sait qu'un malheur conjugal ne doit pas s'avouer.
Ceci explique le ton enjoué de ses lettres à Joséphine, où les rares menaces sont plutôt des avis de discrétion. Alors il écrit: «Ne te fie pas, et je te conseille de te bien garder la nuit, car une de ces prochaines tu entendras grand bruit.»
Aussi sa correspondance est-elle d'une lecture passionnante et triste.
Bonaparte, à vingt-six ans[1], se marie avec Joséphine, âgée de quelques années de plus que lui[2]. Elle est veuve. Elle est créole. Elle a passé sa vie dans l'oisiveté. Celle du jeune Bonaparte s'est passée dans l'étude et dans les combats. Il ne sait des femmes et de l'amour que ce qu'il en a observé avec une amère justesse. Mais que peut l'observation d'un jeune homme quand, pour la combattre, on a le visage, la grâce de séduction et l'expérience de Joséphine.
Pour conquérir une place, une fortune, un droit aux honneurs, elle usa de la seule arme qui était en son pouvoir. Une prescience lui disait que tout cela, ce jeune homme timide avec elle, mais énergique avec les événements, saurait le lui offrir.
Et il en fut ainsi.
Dès le soir du mariage, c'est, de la rue Chante-reine, le hâtif départ vers la gloire. Et bientôt les nouvelles parviennent, apportant chacune l'annonce d'un triomphe, d'un pas vers l'empire dont elle rêve peut-être dans son imagination orientale, mais certainement l'assurance d'un peu plus de cet argent dont elle se montrera si prodigue.
Pendant qu'il écrit ces fiévreux billets le soir, sous la tente, parmi l'éparpillement des cartes et des rapports, lorsque dorment ses soldats harassés, Joséphine, oublieuse des promesses récentes, se laisse aller à l'ardeur de son tempérament. Bonaparte en reçoit la nouvelle en Égypte. De suite il songe au divorce. Ce qu'il y a de brutal et d'orgueilleux dans son caractère lui présente ce moyen prompt de sauver son honneur.
Mais bientôt il fait un lent et puissant effort sur lui-même, s'appliquant à discuter, à peser la gravité et les conséquences de la rupture.
Il commande un corps d'expédition. Il a décidé d'atteindre le pouvoir à son retour en France. Des ennemis l'entourent. Ira-t-il prêter le flanc aux railleries en faisant connaître à tous ce qui n'est su que de quelques-uns? Ainsi les années passent. Il grandit dans sa puissance. En Italie, il est trop tard déjà pour exiger cette réparation. La blessure est plus ancienne aussi. Il la pourra supporter. Les efforts faits pour reconquérir Joséphine sont restés vains. Il eût fallu qu'il demeurât près d'elle à la distraire, à la choyer. Mais son destin l'appelait aux armées.
La certitude de toute maternité impossible chez l'Impératrice, seule, le détermina à la rupture. Encore ne put-il l'accepter définitive. Il sentit le besoin de la savoir proche de lui et heureuse par ses soins.
Perpétuel combat entre l'amour et la destinée, voilà toute la vie de Napoléon avec Joséphine.
Maintenant que nous connaissons les idées de l'Empereur sur l'amour et le mariage, on peut demeurer surpris de voir sa conduite.
Quand on songe qu'il avoua ses maîtresses à Joséphine, lui présenta Mme Walewska, et que l'ayant répudiée il ne voulut cesser de la voir, quelle extraordinaire complexité de caractère ne découvre-t-on pas en lui!
Deux causes expliquent cette conduite; l'éducation littéraire de Bonaparte et le rôle d'initiatrice de Joséphine.
Napoléon dans sa rudesse garde un fond de rêverie qui combat sans cesse son positivisme natif. Cela il le doit à sa jeunesse isolée, malheureuse même, dépourvue de caresses et de cet argent avec lequel s'achètent les illusions de celles-ci. Il a vu des femmes, sans doute, mais leurs rangs si supérieurs au sien l'ont forcé à n'être que tendre et «troubadour» auprès d'elles. Ce furent les idylles de Valence. De celles qui se donnent, il connaît seulement les filles vénales comme celle interrogée un soir de fièvre sous les galeries du Palais-Royal.
La lecture de Rousseau l'exalta. Il a rêvé une Mme de Warens. Il croit la découvrir dans cette créole s'offrant à lui, prestigieuse, entourée du souvenirs de son Orient natal. Il l'aime d'autant plus qu'il n'osait espérer lui plaire.
De son côté, Joséphine trouva de l'agrément à séduire ce jeune homme qu'elle savait chaste. Pour cette voluptueuse c'était une conquête bien tentante. Ce que furent leur fièvre, nous le devinons. Dans leur hâte de possession, ils ne surent attendre leur mariage.
Tout ce qu'une femme dont l'amour est la seule pensée peut mettre de science, de raffinement, de recherche dans l'étreinte, il est certain que Joséphine le révéla à Bonaparte étonné et ravi. Pour elle il fut un jouet. Elle le trouva même «drôle» et par ce plaisir qu'elle donnait contre toute attente elle le posséda. De lui avoir fait connaître un amour qu'il imaginait seulement dans les romans, Bonaparte lui en fut toute sa vie reconnaissant. Ce conquérant l'aime parce qu'elle l'a vaincu, qu'elle l'a su tenir, lassé, près d'elle et cependant heureux.
Aussi il aura pour elle des empressements de petit-maître, de délicates attentions, des pardons même. Elle peut tout faire: le tromper, se vendre et s'endetter. Qu'importe! Il sait qu'il trouvera en elle un superbe instrument de plaisir plus vibrant et plus riche que tous les autres.
Aux heures de réflexion, dans les nuits aux camps, sa pensée s'applique à comprendre Joséphine. Il évoque les amants à qui elle se donne avec la même fougue qu'à lui-même. Si, dans son instinct de mâle, il est jaloux, sa fierté d'homme ne se révolte pas. Il sait qu'il n'a qu'à reparaître pour les lui faire oublier tous. Sa gloire, sa richesse lui ajoutent un prestige dont il connaît la force. «Ce qu'on aime en nous c'est notre bonheur», pense-t-il. Il se dit aussi qu'une femme dont les sens sont si prompts ne pourra jamais commander à l'esprit d'un homme. Pas plus qu'elle ne se souvient de lui absent, il ne redoute de subir son action quand il l'a quittée. Cela le séduit d'avoir une femme ne songeant qu'à le distraire sans penser à le commander. Enfin c'est surtout parce qu'elle fut l'initiatrice qu'il ne l'oublie jamais. Elle peut vieillir et avec l'âge voir s'éteindre la possibilité des étreintes. Qu'importe! Elle l'a fait vibrer avant toutes les autres. S'il n'hésite pas même à lui avouer ses infortunes galantes, c'est qu'il est certain de trouver sur son sein un mol oreiller pour sa peine et dans ses mains, qui eurent tant de luxurieuses caresses, une dernière étreinte pour apaiser son cœur. Il sait qu'elle l'aidera à dénouer d'aventureuses liaisons, trouvant dans cette compromission l'agrément de se voir rechercher encore.
Vu de la sorte, le caractère de Napoléon apparaît sans étrangeté. Il s'est imposé, où son esprit le conduisait de n'avoir d'autre maître que lui et à laisser la femme en marge de sa pensée.
Une conception de la vie entièrement consacrée à la réalisation ferme d'un grand projet oblige à ne considérer les autres sentiments que comme des plaisirs et à faire que ceux qui les éveillent en nous ne puissent devenir rien autre que des amuseurs.
L'esprit pourra s'ingénier à concevoir une vie calme où les droits de la famille et ceux du devoir seront Justement équilibrés, il semble qu'une loi conduise les êtres supérieurs à ne pas s'y arrêter. Ce calme, ce repos familial, dans les minutes de découragement ils regretteront parfois de ne l'avoir pas, mais ne s'attarderont pas à cette mélancolie. Immenses dans leurs besoins, ceux dont Napoléon a dit qu'ils «étaient des météores, destinés à brûler pour éclairer la terre» seront toujours conduits à s'éprendre de et qui sera énervant comme le sont la lutte et les courtisanes, si l'on veut entendre par courtisanes non les filles simplement vénales, mais celles qui trouvent à se donner une satisfaction aussi vive que le guerrier à vaincre. Pour les courtisanes et pour le conquérant, l'or et le butin de l'amant et du vaincu sont les conséquences naturelles, mais négligeables d'une action puissante. Offrandes et rançons seront vite dissipées, et de tant de fortunes et de conquêtes il ne ratera pour l'éternité que l'immense souvenir de leur agitation.
Napoléon cherchant la femme qui l'aimera pour lui-même et n'aimera que lui, l'artiste demandant celle qui le comprendra et lui construira un foyer, obéissent à une loi de contraste de notre esprit. En donnant Joséphine à Napoléon et d'ardentes maîtresses aux chastes artistes, les lois surnaturelles semblent avoir voulu surchauffer les sens de ces héros pour mieux libérer leurs esprits en leur présentant de la femme une idée physique et irrespectueuse à laquelle ils ne sauraient s'attacher sans déchoir.
Abel GRI.
DE L'ARMÉE D'ITALIE
Marmirolo, le 29 messidor, 6 heures du soir (17 Juillet 1796).
Je reçois ta lettre, mon adorable amie; elle a rempli mon cœur de joie. Je te suis obligé de la peine que tu as prise de me donner de tes nouvelles; ta santé doit être meilleure aujourd'hui; je suis sûr que tu es guérie. Je t'engage fort à monter à cheval, cela ne peut pas manquer de te faire du bien.
Depuis que je t'ai quittée, j'ai toujours été triste. Mon bonheur est d'être près de toi. Sans cesse je repasse dans ma mémoire tes baisers, tes larmes, ton aimable jalousie, et les charmes de l'incomparable Joséphine allument sans cesse une flamme vive et brûlante dans mon cœur et dans mes sens. Quand, libre de toute inquiétude, de toute affaire, pourrai-je passer tous mes instants près de toi, n'avoir qu'à t'aimer, et ne penser qu'au bonheur de te le dire et de te le prouver? Je t'enverrai ton cheval; mais j'espère que tu pourras me rejoindre. Je croyais t'aimer il y a quelques jours; mais, depuis que je t'ai vue, je sens que je t'aime mille fois plus encore. Depuis que je te connais, je t'adore tous les jours davantage: cela prouve combien la maxime de La Bruyère, que l'amour vient tout d'un coup, est fausse. Tout, dans la nature, a un cours et différents degrés d'accroissement. Ah! je t'en prie, laisse-moi voir quelques-uns de tes défauts; sois moins belle, moins gracieuse, moins tendre, moins bonne surtout; surtout ne sois jamais jalouse, ne pleure jamais; tes larmes m'ôtent la raison, brûlent mon sang. Crois bien qu'il n'est plus en mon pouvoir d'avoir une pensée qui ne soit pas a toi, et une idée qui ne te soit pas soumise.
Repose-toi bien. Rétablis vite ta santé. Viens me rejoindre; et, au moins, qu'avant de mourir, nous puissions dire: «Nous fûmes tant de jours heureux!!»
Millions de baisers et même à Fortuné[3], en dépit de sa méchanceté.
Bonaparte.
Marmirolo, le 19 messidor, 9 heures après-midi (18 juillet 1796).
J'ai passé toute la nuit sous les armes. J'aurais eu Mantoue par un coup hardi et heureux; mais les eaux du lac ont promptement baissé, de sorte que ma colonne qui était embarquée n'a pu arriver. Ce soir, je recommence d'une autre manière, mais cela ne donnera pas des résultats aussi satisfaisants.
Je reçois une lettre d'Eugène, que je t'envoie. Je te prie d'écrire de ma part à ces aimables enfants et de leur envoyer quelques bijoux. Assure-les bien que je les aime comme mes enfants. Ce qui est à toi ou à moi se confond tellement dans mon cœur, qu'il n'y a aucune différence.
Je suis fort inquiet de savoir comment tu te portes, ce que tu fais. J'ai été dans le village de Virgile, sur les bords du lac, au clair argentin de la lune, et pas un instant sans songer à Joséphine!
L'ennemi a fait le 28 une sortie générale; il nous a tué ou blessé deux cents hommes, il en a perdu cinq cents en rentrant avec précipitation.
Je me porte bien. Je suis tout à Joséphine, et je n'ai de plaisir ni de bonheur que dans sa société.
Trois régiments napolitains sont arrivés à Brescia; ils se sont séparés de l'armée autrichienne, en conséquence de la convention que j'ai conclue avec M. Pignatelli.
J'ai perdu ma tabatière; je te prie de m'en choisir une un peu plate, et d'y faire écrire quelque chose dessus, avec tes cheveux.
Mille baisers aussi brûlants que tu es froide. Amour sans bornes et fidélité à toute épreuve. Avant que Joseph[4] parte, je désire lui parler.
Bonaparte.
Marmirolo, 1er thermidor an iv (19 juillet 1790).
Il y a deux jours que je suis sans lettres de toi. Voilà trente fois aujourd'hui que je me suis fait cette observation, tu sens que cela est bien triste; tu ne peux pas douter cependant de la tendre et unique sollicitude que tu m'inspires.
Nous avons attaqué hier Mantoue. Nous l'avons chauffée avec deux batteries à boulets rouges et des mortiers. Toute la nuit cette misérable ville a brûlé. Ce spectacle était horrible et imposant. Nous nous sommes emparés de plusieurs ouvrages extérieurs, nous ouvrons la tranchée cette nuit. Je vais partir pour Castiglione demain avec le quartier général, et je compte y coucher.
J'ai reçu un courrier de Paris. Il y avait deux lettres pour toi; je les ai lues. Cependant, bien que cette action me paraisse toute simple et que tu m'en aies donné la permission l'autre jour, je crains que cela ne te fâche, et cela m'afflige bien. J'aurais voulu les recacheter: fi! ce serait une horreur. Si je suis coupable, je te demande grâce; je te jure que ce n'est pas par jalousie; non, certes, j'ai de mon adorable amie une trop grande opinion pour cela. Je voudrais que tu me donnasses permission entière de lire tes lettres; avec cela il n'y aurait plus de remords ni de crainte.
Achille arrive en courrier de Milan; pas de lettres de mon adorable amie! Adieu, mon unique bien. Quand pourras-tu venir me rejoindre? Je viendrai te prendre moi-même à Milan.
Mille baisers aussi brûlants que mon cœur, aussi purs que toi.
Je fais appeler le courrier; il me dit qu'il est passé chez toi, et que tu lui as dit que tu n'avais rien à lui ordonner. Fi! méchante, laide, cruelle, tyranne, petit joli monstre! Tu te ris de mes menaces, de mes sottises; ah! si je pouvais, tu sais bien, t'enfermer dans mon cœur, je t'y mettrais en prison.
Apprends-moi que tu es gaie, bien portante et bien tendre.
Bonaparte.
Castiglione, le 9 thermidor an iv, 8 heures du matin (21 juillet 1796).
J'espère qu'en arrivant ce soir je recevrai une de tes lettres. Tu sais, ma chère Joséphine, le plaisir qu'elles me font, et je suis sûr que tu te plais à les écrire. Je partirai cette nuit pour Peschiera, pour les montagnes de..., pour Vérone et de là j'irai à Mantoue et peut-être à Milan, recevoir un baiser, puisque tu m'assures qu'ils ne sont pas glacés; j'espère que tu seras parfaitement rétablie alors, et que tu pourras m'accompagner à mon quartier général pour ne plus me quitter. N'es-tu pas l'âme de ma vie et le sentiment de mon cœur?
Tes protégés sont un peu vifs, ils sentent l'ardent. Combien je leur suis obligé de faire en eux quelque chose qui te soit agréable. Ils se rendront à Milan. Il faut en tout un peu de patience.
Adieu, belle et bonne, toute non pareille, toute divine; mille baisers amoureux.
Bonaparte.
Castiglione, 4 thermidor an iv (22 juillet 1796).
Les besoins de l'armée exigent ma présence dans ces environs; il est impossible que je puisse m'éloigner jusqu'à venir à Milan; il me faudrait cinq à six jours et il peut arriver pendant ce temps-là des mouvements où ma présence pourrait être urgente ici.
Tu m'assures que ta santé est bonne; je te prie en conséquence de venir à Brescia. J'envoie à l'heure même Murat pour t'y préparer un logement dans la ville, comme tu le désires.
Je crois que tu feras bien d'aller coucher le 6 à Cassano, en partant fort tard de Milan, et de venir le 7 à Brescia, où le plus tendre des amants t'attend. Je suis désespéré que tu puisses croire, ma bonne amie, que mon cœur puisse s'ouvrir à d'autres qu'à toi; il t'appartient par droit de conquête et cette conquête sera solide, et éternelle. Je ne sais pourquoi tu me parles de Mme Te..., dont je me soucie fort peu, ainsi que des femmes de Brescia. Quant à tes lettres qu'il te fâche que j'ouvre, celle-ci sera la dernière; ta lettre n'était pas arrivée.
Adieu, ma tendre amie, donne-moi souvent de tes nouvelles. Viens promptement me joindre et sois heureuse et sans inquiétude; tout va bien, et mon cœur est à toi pour la vie.
Aie soin de rendre à l'adjudant général Miollis la boîte de médailles qu'il m'écrit t'avoir remise. Les hommes sont si mauvaise langue et si méchants qu'il faut se mettre en règle sur tout.
Santé, amour et prompte arrivée à Brescia.
J'ai à Milan une voiture à la fois de ville et de campagne; tu te serviras de celle-là pour venir. Porte avec toi ton argenterie et une partie des objets qui te sont nécessaires. Voyage à petites journées et pendant le frais, afin de ne pas te fatiguer. La troupe ne met que trois jours pour se rendre à Brescia. Il y a, en poste, pour quatorze heures de chemin. Je t'invite à coucher le 6 à Cassano; je viendrai à ta rencontre le 7, le plus loin possible.
Adieu, ma Joséphine. Mille tendres baisers.
Bonaparte.
Brescia, le 13 fructidor an iv (10 août 1796).
J'arrive, mon adorée amie, ma première pensée est de t'écrire. Ta santé et ton image ne sont pas sorties un instant de ma mémoire pendant toute la route. Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai reçu des lettres de toi. J'en attends avec impatience. Il n'est pas possible que tu te peignes mon inquiétude. Je t'ai laissée triste, chagrine et demi-malade. Si l'amour le plus profond et le plus tendre pouvait te rendre heureuse, tu devrais l'être.... Je suis accablé d'affaires.
Adieu, ma douce Joséphine; aime-moi, porte-toi bien et pense souvent, souvent à moi.
Bonaparte.
Brescia, le 14 fructidor an iv (31 août).
Je pars à l'instant pour Vérone. J'avais espéré recevoir une lettre de toi; cela me met dans une inquiétude affreuse. Tu étais un peu malade lors de mon départ; je t'en prie, ne me laisse pas dans une pareille inquiétude. Tu m'avais promis plus d'exactitude; ta langue était cependant bien d'accord alors avec ton cœur... Toi, à qui la nature a donné douceur, aménité et tout ce qui plaît, comment peux-tu oublier celui qui t'aime avec tant de chaleur? Trois jours sans lettres de toi; je t'ai cependant écrit plusieurs fois. L'absence est horrible, les nuits sont longues, ennuyeuses et fades; la journée est monotone.
Aujourd'hui, seul avec les pensées, les travaux, les écritures, les hommes et leurs fastueux projets, je n'ai pas même un billet de toi que je puisse presser contre mon cœur.
Le quartier général est parti; je pars dans une heure. J'ai reçu cette nuit un exprès de Paris; il n'y avait pour toi que la lettre ci-jointe qui te fera plaisir.
Pense à moi, vis pour moi, sois souvent avec ton bien-aimé et crois qu'il n'est pour lui qu'un seul malheur qui l'effraie, ce serait de n'être plus aimé de sa Joséphine. Mille baisers bien doux, bien tendres, bien exclusifs.
Fais partir de suite M. Monclas pour Vérone; je le placerai. Il faut qu'il soit arrivé avant le 18.
Bonaparte.
Ala, le 17 fructidor an iv (3 septembre 1796).
Nous sommes en pleine campagne, mon adorable amie; nous avons culbuté les postes ennemis; nous leur avons pris huit ou dix chevaux avec un pareil nombre de cavaliers. La troupe est très gaie et bien disposée. J'espère que nous ferons de bonnes affaires et que nous entrerons dans Trente le 10.
Point de lettres de toi; cela m'inquiète vraiment; l'on m'assure cependant que tu te portes bien et que même tu as été te promener au lac de Côme. J'attends tous les jours et avec impatience le courrier où tu m'apprendras de tes nouvelles; tu sais combien elles me sont chères. Je ne vis pas loin de toi; le bonheur de la vie est près de ma douce Joséphine. Pense à moi! Écris-moi souvent, bien souvent; c'est le seul remède à l'absence; elle est cruelle, mais sera, j'espère, momentanée.
Bonaparte.
Montebello, le 24 fructidor an iv, à midi (10 septembre 1796).
L'ennemi a perdu, ma chère amie, dix-huit mille hommes prisonniers; le reste est tué ou blessé. Wurmser, avec une colonne de quinze cents chevaux et cinq mille hommes d'infanterie, n'a plus d'autre ressource que de se jeter dans Mantoue.
Jamais nous n'avons eu de succès aussi constants et aussi grands. L'Italie, le Frioul, le Tyrol sont assurés à la République. Il faut que l'empereur crée une seconde armée; artillerie, équipages de pont, bagages, tout est pris.
Sous peu de jours nous nous verrons; c'est la plus douce récompense de mes fatigues et de mes peines.
Mille baisers ardents et bien amoureux.
Bonaparte.
Ronco, le 26 fructidor an iv, à 10 heures du matin (12 septembre 1706).
Je suis ici, ma chère Joséphine, depuis deux jours, mal couché, mal nourri et bien contrarié d'être loin de toi.
Wurmser est cerné; il a avec lui trois mille hommes de cavalerie et cinq mille hommes d'infanterie. Il est à Porto-Legagno; il cherche à se retirer à Mantoue; mais cela lui devient désormais impossible. Dès l'instant que cette affaire sera terminée, je serai dans tes bras.
Je t'embrasse un million de fois.
Bonaparte.
Vérone, premier Jour complémentaire an iv (le 17 septembre 1796).
Je t'écris, ma bonne amie, bien souvent, et toi peu. Tu es une méchante et une laide, bien laide, autant que tu es légère. Cela est perfide, tromper un pauvre mari, un tendre amant! Doit-il perdre ses droits parce qu'il est loin, chargé de besogne, de fatigue et de peine? Sans sa Joséphine, sans l'assurance de son amour, que lui reste-t-il sur la terre? Qu'y ferait-il?
Nous avons eu hier une affaire très sanglante; l'ennemi a perdu beaucoup de monde et a été complètement battu. Nous lui avons pris le faubourg de Mantoue.
Adieu, adorable Joséphine; une de ces nuits, les portes s'ouvriront avec fracas: comme un jaloux, et me voilà dans tes bras.
Mille baisers amoureux.
Bonaparte.
Modène, le 23 vendémiaire an v, à 9 heures du soir. (17 octobre 1796).
J'ai été avant-hier toute la journée en campagne. J'ai gardé hier le lit. La fièvre et un violent mal de tête, tout cela m'a empêché d'écrire à mon adorable amie; mais j'ai reçu ses lettres; je les ai pressées contre mon cœur et mes lèvres, et la douleur de l'absence, cent milles d'éloignement, ont disparu. Dans ce moment je t'ai vue près de moi, non capricieuse et fâchée, mais douce, tendre, avec cette onction de bonté qui est exclusivement le partage de ma Joséphine. C'était un rêve; juge si cela m'a guéri de la fièvre. Tes lettres sont froides comme cinquante ans, elles ressemblent à quinze ans de mariage. On y voit l'amitié et les sentiments de cet hiver de la vie. Fi! Joséphine!... C'est bien méchant, bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me rendre bien à plaindre? Ne plus m'aimer? Eh! c'est déjà fait. Me haïr? Eh bien! je le souhaite, tout avilit hors la haine; mais l'indifférence au pouls de marbre, à l'œil fixe, à la démarche monotone!...
Mille, mille baisers bien tendres, comme mon cœur.
Je me porte un peu mieux, je pars demain. Les Anglais évacuent la Méditerranée. La Corse est à nous. Bonne nouvelle pour la France et pour l'armée.
Bonaparte.
Vérone, le 10 brumaire an v (9 novembre 1790).
Je suis arrivé depuis avant-hier à Vérone, ma bonne amie. Quoique fatigué, je suis bien portant, bien affairé et je t'aime toujours à la passion. Je monte à cheval.
Je t'embrasse mille fois.
Bonaparte.
Vérone, le 3 frimaire an v (13 novembre 1796).
Je ne t'aime plus du tout; au contraire, je te déteste. Tu es une vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m'écris pas du tout, tu n'aimes pas ton mari; tu sais le plaisir que tes lettres lui font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasard.
Que faites-vous donc toute la journée, madame? Quelle affaire si importante vous ôte le temps d'écrire à votre bien bon amant? Quelle affection étouffe et met de côté l'amour, le tendre et constant amour que vous lui avez promis? Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant qui absorbe tous vos instants, tyrannise vos journées et vous empêche de vous occuper de votre mari? Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit les portes enfoncées et me voilà.
En vérité, je suis inquiet, ma bonne amie, de ne pas recevoir de tes nouvelles; écris-moi vite quatre pages et de ces aimables choses qui remplissent mon cœur de sentiment et de plaisir.
J'espère qu'avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te couvrirai d'un million de baisers brûlants comme sous l'équateur.
Bonaparte.
Vérone, le 4 frimaire an v (24 novembre 1796).
J'espère bientôt, ma douce amie, être dans tes bras. Je t'aime à la fureur. J'écris à Paris par ce courrier. Tout va bien. Wurmser a été battu hier sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que l'amour de Joséphine pour être heureux.
Bonaparte.
Milan, le 7 frimaire an v, à trois heures après-midi (27 novembre 1796).
J'arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j'ai tout quitté pour te voir, te presser dans mes bras;... tu n'y étais pas: tu cours les villes avec des fêtes; tu t'éloignes de moi lorsque j'arrive, tu ne te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l'a fait aimer, l'inconstance te le rend indifférent.
Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j'éprouve est incalculable; j'avais droit de n'y pas compter.
Je serai ici jusqu'au 9 dans la journée. Ne te dérange pas; cours les plaisirs; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux s'il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux.
Bonaparte.
Milan, le 8 frimaire an v, 8 heures du soir (28 novembre 1796).
Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gênes. Tu n'as pas eu le temps de m'écrire, je le sens facilement. Environnée de plaisirs et de jeux, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.
Berthier a bien voulu me montrer la lettre que tu lui as écrite. Mon intention n'est pas que tu déranges rien à tes calculs, ni aux parties de plaisir qui te sont offertes; je n'en vaux pas la peine et le bonheur ou le malheur d'un homme que tu n'aimes pas n'a pas le droit d'intéresser.
Pour moi, t'aimer seule, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse te contrarier, voilà le destin et le but de ma vie.
Sois heureuse, ne me reproche rien, ne t'intéresse pas à la félicité d'un homme qui ne vit que de ta vie, ne jouit que de tes plaisirs et de ton bonheur. Quand j'exige de toi un bonheur pareil au mien, j'ai tort: pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l'or? Quand je te sacrifie tous mes désirs, toutes mes pensées, tous les instants de ma vie, j'obéis à l'ascendant que tes charmes, ton caractère et toute ta personne ont su prendre sur mon malheureux cœur. J'ai tort, si la nature ne m'a pas donné les attraits pour te captiver; mais ce que je mérite de la part de Joséphine ce sont des égards, de l'estime, car je l'aime à la fureur et uniquement.
Adieu, femme adorable; adieu, ma Joséphine. Puisse le sort concentrer dans mon cœur tous les chagrins et toutes les peines, mais qu'il donne à ma Joséphine des jours prospères et heureux. Qui le mérita plus qu'elle? Quand il sera constaté qu'elle ne peut plus aimer, je renfermerai ma douleur profonde, et je me contenterai de pouvoir lui être utile et bon à quelque chose.
Je rouvre ma lettre pour te donner un baiser... Ah! Joséphine!... Joséphine!...
Bonaparte.
Le 28 pluviôse an v (16 février 1797).
Tu es triste, tu es malade, tu ne m'écris plus, tu veux t'en aller à Paris. N'aimerais-tu plus ton ami? Cette idée me rend malheureux. Ma douce amie, la vie est pour moi insupportable depuis que je suis instruit de ta tristesse.
Je m'empresse de t'envoyer Moscati, afin qu'il puisse te soigner. Ma santé est un peu faible; mon rhume dure toujours. Je te prie de te ménager, de m'aimer autant que je t'aime, et de m'écrire tous les jours. Mon inquiétude est sans égale.
J'ai dit à Moscati de t'accompagner à Ancône, si tu veux y venir. Je t'écrirai là pour te faire savoir où je suis.
Peut-être ferai-je la paix avec le Pape et serai-je bientôt près de toi; c'est le vœu le plus ardent de mon âme.
Je te donne cent baisers. Crois que rien n'égale mon amour, si ce n'est mon inquiétude. Écris-moi tous les jours toi-même. Adieu, très chère amie.
Bonaparte.
Tolentino, 1er ventôse an v (19 février 1797).
La paix avec Rome vient d'être signée. Bologne, Ferrare, la Romagne sont cédées à la République. Le Pape nous donne 30 millions dans peu de temps et des objets d'art.
Je pars demain matin pour Ancône, et, de là, pour Rimini, Ravenne et Bologne. Si ta santé ta le permet, viens à Rimini ou Ravenne; mais ménage-toi, je t'en conjure.
Pas un mot de ta main, bon Dieu! qu'ai-je donc fait? Ne penser qu'à toi, n'aimer que Joséphine, ne vivre que pour ma femme, ne jouir que du bonheur de mon amie, cela doit-il me mériter de sa part un traitement si rigoureux? Mon amie, je t'en conjure, pense souvent à moi et écris-moi tous les jours. Tu es malade ou tu ne m'aimes pas! Crois-tu donc que mon cœur soit de marbre? Et mes peines t'intéressent-elles si peu? Tu me connaîtrais bien mal! Je ne le puis croire. Toi, à qui la nature a donné l'esprit, la douceur et la beauté, toi qui seule pouvais régner dans mon cœur, toi qui sais trop, sans doute, l'empire absolu que tu as sur moi!
Écris-moi, pense à moi et aime-moi.
Pour la vie tout à toi,
Bonaparte.
Le 26 florial an viii (10 mai 1800)
Je pars dans l'instant pour aller coucher à Saint-Maurice. Je n'ai point reçu de lettres de toi, cela n'est pas bien; je t'ai écrit tous les courriers.
Eugène doit arriver après-demain. Je suis un peu enrhumé, mais cela ne sera rien.
Mille choses tendres à toi, ma bonne petite Joséphine, et à tout ce qui t'appartient.
Bonaparte.
Paris, le 27.....an x (1801).
Il fait si mauvais temps ici que je suis resté à Paris. Malmaison, sans toi, est trop triste. La fête a été belle, elle m'a un peu fatigué. Le vésicatoire que l'on m'a mis au bras me fait toujours souffrir beaucoup.
J'ai reçu pour toi, de Londres, des plantes que j'ai envoyées à ton jardinier. S'il fait aussi mauvais à Plombières qu'ici, tu souffriras beaucoup des eaux.
Mille choses aimables à maman et à Hortense.
Bonaparte.
Malmaison, 30 prairial an xi (10 juin 1803).
Je n'ai pas encore reçu de tes nouvelles; je pense cependant que tu as déjà dû commencer à prendre les eaux. Nous sommes ici un peu tristes, quoique l'aimable fille fasse les honneurs de la maison à merveille. Je me sens depuis deux jours légèrement tourmenté de ma douleur. Le gros Eugène est arrivé hier au soir, il se porte à merveille.
Je t'aime comme le premier jour, parce que tu es bonne et aimable par-dessus tout.
Hortense m'a dit qu'elle t'écrivait souvent.
Mille choses aimables, et un baiser d'amour. Tout à toi.
Bonaparte.
Malmaison, 4 messidor an xi (23 juin 1803).
J'ai reçu ta lettre, ma bonne petite Joséphine. Je vois avec peine que tu as souffert de la route; mais quelques jours de repos te feront du bien. Je suis assez bien portant. J'ai été hier à la chasse à Marly et je m'y suis blessé très légèrement à un doigt en tirant un sanglier.
Hortense se porte assez bien. Ton gros fils a été un peu malade, mais il va mieux. Je crois que ce soir ces dames jouent le Barbier de Séville. Le temps est très beau. Je te prie de croire que rien n'est plus vrai que les sentiments que j'ai pour ma petite Joséphine.
Tout à toi.
Bonaparte.
Malmaison, le 3 messidor an xi (27 juin 1803).
Ta lettre, bonne petite femme, m'a appris que tu étais incommodée. Corvisart m'a dit que c'était un bon signe, que les bains te feraient l'effet désiré et qu'ils te mettraient dans un bon état. Cependant, savoir que tu es souffrante est une peine sensible pour mon cœur.
J'ai été voir hier la manufacture de Sèvres et Saint-Cloud.
Mille choses aimables pour tous.
Pour la vie.
Bonaparte.
Malmaison, 12 messidor an xi (1er juillet 1803).
J'ai reçu ta lettre du 10 messidor. Tu ne me parles pas de ta santé ni de l'effet des bains. Je vois que tu comptes être de retour dans huit jours; cela fait grand plaisir à ton ami qui s'ennuie d'être seul!...
Tu dois avoir vu le général Ney qui part pour Plombières: il se mariera à son retour.
Hortense a joué hier Rosine dans le Barbier de Séville avec son intelligence ordinaire.
Je te prie de croire que je t'aime et suis fort impatient de te revoir. Tout est triste ici sans toi.
Bonaparte.
Boulogne, le 15 thermidor an xii (3 août 1804).
Mon amie, j'espère apprendre bientôt que les eaux t'ont fait beaucoup de bien. Je suis peiné de toutes les contrariétés que tu as éprouvées. Je désire que tu m'écrives souvent. Ma santé est très bonne, quoique un peu fatiguée. Je serai sous peu de jours à Dunkerque, d'où je t'écrirai.
Eugène est parti pour Blois.
Je te couvre de baisers.
Napoléon.
Calais, 18 thermidor an xii (6 août 1804).
Mon amie, je suis à Calais depuis minuit; je pense en partir ce soir pour Dunkerque. Je suis content de ce que je vois et assez bien de santé. Je désire que les eaux te fassent autant de bien que m'en font le mouvement, la vue des camps et la mer.
Eugène est parti pour Blois. Hortense se porte bien. Louis est à Plombières.
Je désire beaucoup te voir. Tu es toujours nécessaire à mon bonheur. Mille choses aimables chez toi.
Napoléon.
Louisbourg, 13 vendémiaire an xiv (5 octobre 1805).
Je pars à l'instant pour continuer ma marche. Tu seras, mon amie, cinq ou six jours sans avoir de mes nouvelles; ne t'en inquiète pas, cela tient aux opérations qui vont avoir lieu. Tout va bien, et comme je le pouvais espérer.
J'ai assisté ici à une noce du fils de l'électeur avec une nièce du roi de Prusse. Je désire donner une corbeille de trente-six mille à quarante mille francs à la jeune princesse. Fais-la faire et envoie-la par un de mes chambellans à la nouvelle mariée, lorsque ces chambellans viendront me rejoindre. Il faut que ce soit fait sur-le-champ.
Adieu, mon amie, je t'aime et t'embrasse.
Napoléon.
Augsbourg, le 1er brumaire an xiv (23 octobre 1805).
Les deux dernières nuits m'ont bien reposé, et je vais partir demain pour Munich. Je mande M. Talleyrand et M. Maret près de moi; je les verrai peu et je vais me rendre sur l'Inn pour attaquer l'Autriche au sein de ses États héréditaires. J'aurais bien désiré te voir, mais ne compte pas que je t'appelle, à moins qu'il n'y ait un armistice ou des quartiers d'hiver.
Adieu, mon amie, mille baisers. Mes compliments à ces dames.
Napoléon.
Munich, le dimanche 5 brumaire an xiv (27 octobre 1805).
J'ai reçu par Lemarois ta lettre. J'ai vu avec peine que tu t'étais trop inquiétée. L'on m'a donné des détails qui m'ont prouvé toute la tendresse que tu me portes; mais il faut plus de force et de confiance. J'avais d'ailleurs prévenu que je serais six jours sans l'écrire.
J'attends demain l'électeur. À midi je pars pour confirmer mon mouvement sur l'Inn. Ma santé est assez bonne. Il ne faut pas penser à passer le Rhin avant quinze ou vingt jours. Il faut être gaie, t'amuser, et espérer qu'avant la fin du mois nous nous verrons.
Je m'avance contre l'armée russe. Dans quelques jours j'aurai passé l'Inn.
Adieu, ma bonne amie, mille choses aimables à Hortense, à Eugène et aux deux Napoléon.
Garde la corbeille quelque temps encore.
J'ai donné hier aux dames de cette cour un concert. Le maître de chapelle est un homme de mérite.
J'ai chassé à une faisanderie de l'électeur: tu vois que je ne suis pas si fatigué.
M. de Talleyrand est arrivé.
Napoléon.
Haag, le 11, à 10 heures du soir, brumaire an xiv (3 novembre 1805).
Je suis en grande marche; le temps est très froid, la terre couverte d'un pied de neige. Cela est un peu rude. Il ne manque heureusement pas de bois; nous sommes ici toujours dans les forêts. Je me porte assez bien. Mes affaires vont d'une manière satisfaisante; mes ennemis doivent avoir plus de soucis que moi.
Je désire avoir de tes nouvelles et apprendre que tu es sans inquiétude.
Adieu, mon amie, je vais me coucher.
Napoléon.
Mardi, 14 brumaire an xiv (5 novembre 1805).
Je suis à Lintz. Le temps est beau. Nous sommes à vingt-huit lieues de Vienne. Les Russes ne tiennent pas; ils sont en grande retraite. La maison d'Autriche est fort embarrassée; à Vienne, on évacue tous les bagages de la cour. Il est probable que d'ici à cinq ou six jours il y aura du nouveau, je désire bien te revoir. Ma santé est bonne.
Je t'embrasse.
Napoléon.
Le 24 brumaire, à 9 heures du soir, an xiv (15 novembre 1805).
Je suis à Vienne depuis deux jours, ma bonne amie, un peu fatigué. Je n'ai pas encore vu la ville de jour; je l'ai parcourue la nuit. Demain je reçois les notables et les corps. Presque toutes mes troupes sont au delà du Danube, à la poursuite des Russes.
Adieu, ma Joséphine; du moment que cela sera possible, je te ferai venir. Mille choses aimables pour toi.
Napoléon.
Vienne, 25 brumaire an xiv (18 novembre 1805).
J'écris à M. d'Harville pour que tu partes et que tu te rendes à Bade, de là à Stuttgard et de là à Munich. Tu donneras, à Stuttgard, la corbeille à la princesse Paul. Il suffit qu'il y ait pour quinze mille à vingt mille francs; le restant sera pour faire des présents, à Munich, aux filles de l'électrice de Bavière. Tout ce que tu as su pour Mme de Serrent est définitivement arrangé. Porte de quoi faire des présents aux dames et aux officiers qui seront de service près de toi. Sois honnête, mais reçois tous les hommages: l'on te doit tout et tu ne dois rien que par honnêteté. L'électrice de Wurtemberg est fille du roi d'Angleterre, c'est une bonne femme, tu dois bien la traiter, mais cependant sans affectation.
Je serai bien aise de te voir du moment que mes affaires me le permettront. Je pars pour mon avant-garde. Il fait un temps affreux, il neige beaucoup; du reste, toutes mes affaires vont bien.
Adieu, ma bonne amie.
Napoléon.
Austerlitz, 14 frimaire an xiv (4 décembre 1805).
J'ai conclu une trêve. Les Russes s'en vont. La bataille d'Austerlitz est la plus belle de toutes celles que j'ai données: quarante-cinq drapeaux, plus de cent cinquante pièces de canon, les étendards de la garde de Russie, vingt généraux, trente mille prisonniers, plus de vingt mille tués; spectacle horrible!
L'empereur Alexandre est au désespoir et s'en va en Russie. J'ai vu hier à mon bivouac l'empereur d'Allemagne; nous causâmes deux heures; nous sommes convenus de faire vite la paix.
Le temps n'est pas encore très mauvais. Voilà enfin le repos rendu au continent, il faut espérer qu'il va l'être au monde: les Anglais ne sauraient nous faire front.
Je verrai avec bien du plaisir le moment qui me rapprochera de toi.
Il court un petit mal d'yeux qui dure deux jours, je n'en ai pas encore été atteint.
Adieu, ma bonne amie, je me porte assez bien et suis fort désireux de t'embrasser.
Napoléon.
Schoenbrunn, 29 frimaire an xiv (20 décembre 1803).
Je reçois ta lettre du 25. J'apprends avec peine que tu es souffrante; ce n'est pas là une bonne disposition pour faire cent lieues dans cette saison. Je ne sais ce que je ferai: je dépends des événements; je n'ai pas de volonté; j'attends tout de leur issue. Reste à Munich, amuse-toi; ce n'est pas difficile, lorsqu'on a tant de personnes aimables et dans un si beau pays. Je suis, moi, assez occupé. Dans quelques jours je serai décidé.
Adieu, mon amie; mille choses aimantes et tendres.
Napoléon.
Géra, le 13, à 2 heures du matin, 1806.
Je suis aujourd'hui à Géra, ma bonne amie; mes affaires vont fort bien et tout comme je pouvais l'espérer. Avec l'aide de Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je plains personnellement, parce qu'il est bon. La reine est à Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j'ai déjà engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures et suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n'es pas encore couchée.
Tout à toi,
Napoléon.
1er novembre, 2 heures du matin, 1806.
Talleyrand arrive et me dit, mon amie, que tu ne fais que pleurer. Que veux-tu donc? Tu as ta fille, tes petits-enfants, et de bonnes nouvelles; voilà bien des moyens d'être contente et heureuse.
Le temps est ici superbe; il n'a pas encore tombé de toute la campagne une seule goutte d'eau. Je me porte fort bien, et tout va au mieux.
Adieu, mon amie; j'ai reçu une lettre de M. Napoléon; je ne crois pas qu'elle soit de lui, mais d'Hortense.
Mille choses à tout le monde.
Napoléon.
Le 6 novembre, à 9 heures du soir, 1806.
J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes; il est vrai que je hais les femmes intrigantes au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une qui s'est montrée sensible et bonne, Mme d'Hatzfeld. Lorsque je lui montrai la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement: Ah! c'est bien là son écriture! Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme; elle me fit peine. Je lui dis: Eh bien! madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari. Elle brûla la lettre et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille: deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te ressemblent.
Adieu, mon amie, je me porte bien.
Napoléon.
Le 18 novembre 1806.
Je reçois ta lettre du 11 novembre. Je vois avec satisfaction que mes sentiments te font plaisir. Tu as tort de penser qu'ils puissent être flattés; je t'ai parlé de toi comme je te vois. Je suis affligé de penser que tu t'ennuies à Mayence. Si le voyage n'était pas si long, tu pourrais venir jusqu'ici, car il n'y a plus d'ennemis, ou il est au delà de la Vistule, c'est-à-dire à plus de cent vingt lieues d'ici. J'attendrai ce que tu en penses. Je serai bien aise aussi de voir M. Napoléon.
Adieu, ma bonne amie.
Tout à toi,
Napoléon.
J'ai ici encore trop d'affaires pour que je puisse retourner à Paris.
Le 22 novembre, à 10 heures du soir, 1806.
Je reçois ta lettre. Je suis fâché de te voir triste; tu n'as cependant que des raisons d'être gaie. Tu as tort de montrer tant de bonté à des gens qui s'en montrent indignes. Mme L... est une sotte, si bête que tu devrais la connaître et ne lui prêter aucune attention. Sois contente, heureuse de mon amitié, de tout ce que tu m'inspires. Je me déciderai dans quelques jours à t'appeler ici ou à t'envoyer à Paris.
Adieu, mon amie; tu peux actuellement aller, si tu veux, à Darmstadt, à Francfort; cela te dissipera.
Mille choses à Hortense.
Napoléon.
Posen, le 2 décembre 1806.
C'est aujourd'hui l'anniversaire d'Austerlitz. J'ai été à un bal de la ville. Il pleut. Je me porte bien. Je t'aime et te désire. Mes troupes sont à Varsovie. Il n'a pas encore fait froid. Toutes ces Polonaises sont Françaises; mais il n'y a qu'une femme pour moi. La connaîtrais-tu? Je te ferais bien son portrait, mais il faudrait trop le flatter pour que tu te reconnusses; cependant, à dire vrai, mon cœur n'aurait que de bonnes choses à en dire. Ces nuits-ci sont longues, tout seul.
Tout à toi,
Napoléon.
Le 3 décembre, à midi, 1806.
Je reçois ta lettre du 26 novembre, j'y vois deux choses: tu me dis que je ne lis pas tes lettres; cela est mal pensé. Je te sais mauvais gré d'une si mauvaise opinion. Tu me dis que ce pourrait être par quelque rêve de la nuit et tu ajoutes que tu n'es pas jalouse. Je me suis aperçu depuis longtemps que les gens colères soutiennent toujours qu'ils ne sont pas colères, que ceux qui ont peur disent souvent qu'ils n'ont pas peur; tu es donc convaincue de jalousie: j'en suis enchanté! Du reste, tu as tort; je ne pense à rien moins et dans les déserts de la Pologne l'on songe peu aux belles... J'ai eu hier un bal de la noblesse de la province d'assez belles femmes, assez riches, assez mal mises, quoique à la mode de Paris.
Adieu, mon amie; je me porte bien.
Tout à toi,
Napoléon.
Posen, le 3 décembre, à 6 heures du soir.
Je reçois ta lettre du 27 novembre, où je vois que ta petite tête s'est montée. Je me suis souvenu de ce vers:
Désir de femme est un feu qui dévore.
Il faut cependant te calmer. Je t'ai écrit que j'étais en Pologne, que lorsque les quartiers d'hiver seraient assis, tu pourrais venir; il faut donc attendre quelques jours. Plus on est grand et moins on doit avoir de volonté; l'on dépend des événements et des circonstances. Tu peux aller à Francfort et à Darmstadt. J'espère sous peu de temps t'appeler; mais il faut que les événements le veuillent. La chaleur de ta lettre me fait voir que vous autres jolies femmes vous ne connaissez pas de barrières; ce que vous voulez doit être; mais moi, je me déclare le plus esclave des hommes: mon maître n'a pas d'entrailles, et ce maître c'est la nature des choses.
Adieu, mon amie; porte-toi bien. La personne dont j'ai voulu te parler est Mme L... dont tout le monde dit bien du mal: l'on m'assure qu'elle était plus Prussienne que Française. Je ne le crois pas; mais je la crois une sotte qui ne dit que des bêtises.
Napoléon.
Le 10 décembre, 5 heures du soir, 1806.
Un officier m'apporte un tapis de ta part; il est un peu court et étroit; je ne t'en remercie pas moins. Je me porte assez bien. Le temps est fort variable. Mes affaires vont assez bien. Je t'aime et te désire beaucoup.
Adieu, mon amie; je t'écrirai de venir avec au moins autant de plaisir que tu voudras.
Tout à toi,
Napoléon.
Un baiser à Hortense, à Stéphanie et à Napoléon.
Pultusk, le 31 décembre 1806.
J'ai bien ri en recevant tes dernières lettres. Tu te fais des belles de la Pologne une idée qu'elles ne méritent pas. J'ai eu deux ou trois jours de plaisir d'entendre Paër et deux chanteuses qui m'ont fait de très bonne musique. J'ai reçu ta lettre dans une mauvaise grange, ayant de la boue, du vent et de la paille pour tout lit. Je serai demain à Varsovie. Je crois que tout est fini pour cette année. L'armée va entrer en quartiers d'hiver. Je hausse les épaules de la bêtise de Mme de L...; tu devrais cependant te fâcher et lui conseiller de n'être pas si sotte. Cela perce dans le public et indigne bien des gens.
Quant à moi, je méprise l'ingratitude comme le plus vilain défaut du cœur. Je sais qu'au lieu de te consoler ils t'ont fait de la peine.
Adieu, mon amie; je me porte bien. Je ne pense pas que tu doives aller à Cassel; cela n'est pas convenable. Tu peux aller à Darmstadt.
Napoléon.
Varsovie, le 3 janvier 1807.
J'ai reçu ta lettre, mon amie. Ta douleur me touche; mais il faut bien se soumettre aux événements. Il y a trop de pays à traverser depuis Mayence jusqu'à Varsovie; il faut donc que les événements me permettent de me rendre à Berlin pour que je t'écrive d'y venir. Cependant l'ennemi battu s'éloigne, mais j'ai bien des choses à régler ici. Je serais assez d'opinion que tu retournasses à Paris, où tu es nécessaire. Renvoie ces dames qui ont leurs affaires; tu gagneras d'être débarrassée de gens qui ont dû bien te fatiguer.
Je me porte bien; il fait mauvais. Je t'aime de cœur.
Napoléon.
Varsovie, 7 Janvier 1807.
Mon amie, je suis touché de tout ce que tu me dis; mais la saison froide, les chemins très mauvais, peu sûrs, je ne puis donc consentir à t'exposer à tant de fatigues et de dangers. Rentre à Paris pour y passer l'hiver. Va aux Tuileries, reçois et fais la même vie que tu as l'habitude de mener quand j'y suis; c'est là ma volonté. Peut-être ne tarderai-je pas à t'y rejoindre, mais il est indispensable que tu renonces à faire trois cents lieues dans cette saison, à travers des pays ennemis, et sur les derrières de l'armée. Crois qu'il m'en coûte plus qu'à toi de retarder de quelques semaines le bonheur de te voir, mais ainsi l'ordonnent les événements et le bien des affaires.
Adieu, ma bonne amie; sois gaie et montre du caractère.
Napoléon.
Varsovie, le 8 janvier 1807.
Ma bonne amie, je reçois ta lettre du 27 avec celles de M. Napoléon et d'Hortense qui y étaient jointes. Je t'avais priée de rentrer à Paris. La saison trop mauvaise, les chemins peu sûrs et détestables, les espaces trop considérables pour que je permette que tu viennes jusqu'ici où mes affaires me retiennent. Il te faudrait au moins un mois pour arriver. Tu y arriveras malade; il faudrait peut-être repartir alors; ce serait donc folie. Ton séjour à Mayence est trop triste; Paris te réclame; vas-y, c'est mon désir. Je suis plus contrarié que toi; j'eusse aimé à partager les longues nuits de cette saison avec toi, mais il faut obéir aux circonstances.
Adieu, mon amie.
Tout à toi,
Napoléon.
Varsovie, le 11 Janvier 1807.
J'ai reçu ta lettre du 27, où je vois que tu étais un peu inquiète sur les événements militaires. Tout est fini, comme je te l'ai mandé à ma satisfaction, mes affaires vont bien. L'éloignement est trop considérable pour que je permette que, dans cette saison, tu viennes si loin. Je me porte fort bien, un peu ennuyé quelquefois de la longueur des nuits.
Je vois ici, jusqu'à cette heure, assez peu de monde.
Adieu, mon amie; je désire que tu sois gaie et que tu donnes un peu de vie à la capitale. Je voudrais fort y être.
Tout à toi,
Napoléon.
J'espère que la reine est allée à La Haye avec M. Napoléon.
Le 16 Janvier 1807.
Ma bonne amie, j'ai reçu ta lettre du 5 janvier; tout ce que tu me dis de ta douleur me peine. Pourquoi des larmes, du chagrin? N'as-tu donc plus de courage? Je te verrai bientôt; ne doute jamais de mes sentiments et, si tu veux m'être plus chère encore, montre du caractère et de la force d'âme. Je suis humilié de penser que ma femme puisse se méfier de mes destinées.
Adieu, mon amie; je t'aime, je désire te voir et veux te savoir contente et heureuse.
Napoléon.
Varsovie, le 18 janvier 1807.
Je crains que tu n'aies bien du chagrin de notre séparation qui doit encore se prolonger de quelques semaines et de ton retour à Paris. J'exige que tu aies plus de force. L'on me dit que tu pleures toujours: fi! que cela est laid! Ta lettre du 7 janvier me fait de la peine. Sois digne de moi et prends plus de caractère. Fais à Paris la représentation convenable et surtout sois contente.
Je me porte très bien et je t'aime beaucoup; mais, si tu pleures toujours, je te croirai sans courage et sans caractère; je n'aime pas les lâches, une impératrice doit avoir du cœur.
Napoléon.
Varsovie, le 19 janvier 1807.
Mon amie, je reçois ta lettre; j'ai ri de ta peur du feu. Je suis désespéré du ton de tes lettres et de ce qui me revient. Je te défends de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois gaie, aimable et heureuse.
Napoléon.
Le 23 janvier 1807.
Je reçois ta lettre du 15 janvier. Il est impossible que je permette à des femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu sûrs et fangeux. Retourne à Paris, sois-y gaie, contente; peut-être y serai-je aussi bientôt. J'ai ri de ce que tu me dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais, dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le mari pour la patrie, la famille et la gloire; pardon de mon ignorance, l'on apprend toujours avec nos belles dames.
Adieu, mon amie; crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire venir; dis-toi: c'est une preuve combien je lui suis précieuse.
Napoléon.
Le 26, à midi, 1807.
Ma bonne amie, j'ai reçu ta lettre; je vois avec peine comme tu t'affliges. Le pont de Mayence ne rapproche ni n'éloigne les distances qui nous séparent. Rentre donc à Paris. Je serais fâché et inquiet de te savoir si malheureuse et si isolée à Mayence. Tu comprends que je ne dois, que je ne puis consulter que mon cœur, je serais avec toi ou toi avec moi; car tu serais bien injuste si tu doutais de mon amour et de tous mes sentiments.
Napoléon.
Wittemberg, le 1er février, à midi, 1807.
Ta lettre du 11, de Mayence, m'a fait rire. Je suis aujourd'hui à quarante lieues de Varsovie; le temps est froid mais beau.
Adieu, mon amie; sois heureuse, aie du caractère.
Napoléon.
À l'Impératrice, à Paris.
Mon amie, ta lettre du 20 janvier m'a fait de la peine; elle est trop triste. Voilà le mal de ne pas être un peu dévote! Tu me dis que ton bonheur fait ta gloire, cela n'est pas généreux; il faut dire: le bonheur des autres fait ma gloire, cela n'est pas conjugal; il faut dire: le bonheur de mon mari fait ma gloire, cela n'est pas maternel; il faudrait dire: le bonheur de mes enfants fait ma gloire; or, comme les peuples, ton mari, tes enfants ne peuvent être heureux qu'avec un peu de gloire, il ne faut pas tant en faire fi! Joséphine, votre cœur est excellent et votre raison faible; vous sentez à merveille, mais vous raisonnez moins bien.
Voilà assez de querelle; je veux que tu sois gaie, contente de ton sort, et que tu obéisses, non en grondant et en pleurant, mais de gaité de cœur et avec un peu de bonheur.
Adieu, mon amie; je pars cette nuit pour parcourir mes avant-postes.
Napoléon.
Eylau, 3 heures du matin, 9 février 1807.
Mon amie, il y a eu hier une grande bataille; la victoire m'est restée, mais j'ai perdu bien du monde; la perte de l'ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t'écris ces deux lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis bien portant et que je t'aime.
Tout à toi,
Napoléon.
Eylau, le 9 février, à 6 heures du soir, 1807.
Je t'écris un mot, mon amie, afin que tu ne sois pas inquiète. L'ennemi a perdu la bataille, quarante pièces de canon, dix drapeaux, douze mille prisonniers; il a horriblement souffert. J'ai perdu du monde: seize mille tués, trois mille ou quatre mille blessés.
Ton cousin Tascher se porte bien; je l'ai appelé près de moi avec le titre d'officier d'ordonnance.
Corbineau a été tué d'un obus; je m'étais singulièrement attaché à cet officier qui avait beaucoup de mérite; cela me fait de la peine. Ma garde à cheval s'est couverte de gloire. D'Allemagne est blessé dangereusement.
Adieu, mon amie.
Tout à toi,
Napoléon.
Eylau, le 11 février, à 8 heures du matin, 1807.
Je t'écris un mot, mon amie; tu dois avoir été bien inquiète. J'ai battu l'ennemi dans une mémorable journée, mais qui m'a coûté bien des braves. Le mauvais temps qu'il fait me force à prendre mes cantonnements.
Ne te désole pas, je te prie; tout cela finira bientôt et le bonheur de te voir me fera promptement oublier mes fatigues. Au reste, je n'ai jamais été si bien portant.
Le petit Tascher, du 4e de ligne, s'est bien comporté; il a eu une rude épreuve. Je l'ai appelé près de moi, je l'ai fait officier d'ordonnance; ainsi, voilà ses peines finies. Ce jeune homme m'intéresse.
Adieu, ma bonne amie; mille baisers.
Napoléon.
Eylau, le 14 février 1807.
Mon amie, je suis toujours à Eylau. Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n'est pas la belle partie de la guerre; l'on souffre et l'âme est oppressée de voir tant de victimes. Je me porte bien. J'ai fait ce que je voulais et j'ai repoussé l'ennemi en faisant échouer ses projets.
Tu dois être inquiète, et cette pensée m'afflige. Toutefois, tranquillise-toi, mon amie, et sois gaie.
Tout à toi,
Napoléon.
Dis à Caroline et à Pauline que le grand-duc et le prince se portent très bien.
Liebstadt, le 21, à 2 heures du matin, 1807.
Je reçois ta lettre du 4 février; j'y vois avec plaisir que ta santé est bonne. Paris achèvera de te rendre la gaieté et le repos, le retour à tes habitudes, la santé.
Je me porte à merveille. Ce temps et le pays sont mauvais. Mes affaires vont assez bien; il dégèle et gèle dans vingt-quatre heures: l'on ne peut voir un hiver aussi bizarre.
Adieu, mon amie; je t'aime, je pense à toi et désire te savoir contente, gaie et heureuse.
Tout à toi,
Napoléon.
Osterode, le 2 mars 1807.
Mon amie, il y a deux ou trois jours que je ne t'ai écrit; je me le reproche; je connais tes inquiétudes. Je me porte fort bien; mes affaires sont bonnes. Je suis dans un mauvais village, où je passerai encore bien du temps: cela ne vaut pas la grande ville. Je te le répète, je ne me suis jamais si bien porté; tu me trouveras fort engraissé.
Il fait ici un temps de printemps; la neige fond, les rivières dégèlent, cela me fait plaisir.
J'ai ordonné ce que tu désires pour Malmaison; sois gaie et heureuse, c'est ma volonté.
Adieu, mon amie; je t'embrasse de cœur.
Tout à toi,
Napoléon.
Le 27, à 7 heures du soir, 1807.
Mon amie, ta lettre me fait de la peine. Tu ne dois pas mourir; tu te portes bien, et tu ne peux avoir aucun sujet raisonnable de chagrin.
Je pense que tu dois aller au mois de mai à Saint-Cloud; mais il faut rester tout le mois d'avril à Paris.
Ma santé est bonne. Mes affaires vont bien.
Tu ne dois pas penser à voyager cet été; tout cela n'est pas possible; tu ne dois pas courir les auberges et les camps. Je désire, autant que toi, te voir, et même vivre tranquille.
Je sais faire autre chose que la guerre, mais le devoir passe avant tout. Toute ma vie, j'ai tout sacrifié, tranquillité, intérêt, bonheur, à ma destinée.
Adieu, mon amie. Vois peu cette Mme de P..., c'est une femme de mauvaise société; cela est trop commun et trop vil.
Napoléon.
J'ai eu lieu de me plaindre de M. T..., je l'ai envoyé dans sa terre, en Bourgogne; je ne veux plus en entendre parler.
Le 10 mai 1807.
Je reçois ta lettre. Je ne sais ce que tu me dis des dames en correspondance avec moi. Je n'aime que ma petite Joséphine, bonne, boudeuse et capricieuse, qui sait faire une querelle avec grâce, comme tout ce qu'elle fait; car elle est toujours aimable, hors cependant quand elle est jalouse: alors elle devient toute diablesse. Mais revenons à ces dames. Si je devais m'occuper de quelqu'une d'entre elles, je t'assure que je voudrais qu'elles fussent de jolis boutons de rose. Celles dont tu parles sont-elles dans ce cas?
Je désire que tu ne dînes jamais qu'avec des personnes qui ont dîné avec moi; que ta liste soit la même pour tes cercles, que tu n'admettes jamais à Malmaison, dans ton intimité, des ambassadeurs et des étrangers. Si tu faisais différemment, tu me déplairais; enfin ne te laisse pas circonvenir par des personnes que je ne connais pas et qui ne viendraient pas chez toi si j'y étais.
Adieu, mon amie.
Tout à toi,
Napoléon.
Friedland, le 15 juin 1807.
Mon amie, je ne t'écris qu'un mot, car je suis bien fatigué; voilà bien des jours que je bivouaque. Mes enfants ont dignement célébré l'anniversaire de la bataille de Marengo.
La bataille de Friedland sera aussi célèbre et est aussi glorieuse pour mon peuple. Toute l'armée russe est en déroute, quatre-vingts pièces de canon, trente mille hommes pris ou tués; vingt-cinq généraux russes tués, blessés ou pris; la garde russe écrasée: c'est une digne sœur de Marengo, Austerlitz, Iéna. Le bulletin te dira le reste. Ma perte n'est pas considérable; j'ai manœuvré l'ennemi avec succès.
Sois sans inquiétude et contente.
Adieu, mon amie; je monte à cheval.
Napoléon.
L'on peut donner cette nouvelle comme une notice, si elle est arrivée avant le bulletin. On peut aussi tirer le canon, Cambacérès fera la notice.
Le 6 juillet 1807.
J'ai reçu ta lettre du 25 juin. J'ai vu avec peine que tu étais égoïste et que les succès de mes armes seraient pour toi sans attraits.
La belle reine de Prusse doit venir dîner avec moi aujourd'hui.
Je me porte bien et désire beaucoup te revoir, quand le destin l'aura marqué. Cependant, il est possible que cela ne tarde pas.
Adieu, mon amie; mille choses aimables.
Napoléon.
Le 7 juillet 1807.
Mon amie, la reine de Prusse a dîné hier avec moi. J'ai eu à me défendre de ce qu'elle voulait m'obliger à faire encore quelques concessions à son mari; mais j'ai été galant, et me suis tenu à ma politique. Elle est fort aimable. J'irai te donner des détails qu'il me serait impossible de te donner sans être bien long. Quand tu liras cette lettre, la paix avec la Prusse et la Russie sera conclue et Jérôme reconnu roi de Westphalie, avec trois millions de population. Ces nouvelles pour toi seule.
Adieu, mon amie; je t'aime et veux te savoir contente et gaie.
Napoléon.
Le 18, à midi, 1807.
Mon amie, je suis arrivé hier à cinq heures du soir à Dresde, fort bien portant, quoique je sois resté cent heures en voiture, sans sortir. Je suis ici chez le roi de Saxe, dont je suis fort content. Je suis donc rapproché de toi de plus de moitié du chemin.
Il se peut qu'une de ces belles nuits je tombe à Saint-Cloud comme un jaloux; je t'en préviens.
Adieu, mon amie; j'aurai grand plaisir à te voir.
Tout à toi,
Napoléon.
Le 9 janvier 1809.
Moustache m'apporte une lettre de toi du 31 décembre. Je vois, mon amie, que tu es triste et que tu as l'inquiétude très noire. L'Autriche ne me fera pas la guerre. Si elle me la fait, j'ai cent cinquante mille hommes en Allemagne, et autant sur le Rhin, et quatre cent mille Allemands pour lui répondre. La Russie ne se séparera pas de moi. On est fou à Paris; tout marche bien.
Je serai à Paris aussitôt que je le croirai utile. Je te conseille de prendre garde aux revenants; un beau jour, à deux heures du matin...
Mais adieu, mon amie; je me porte bien, et suis tout à toi.
Napoléon.
Le 19 juin, à midi, 1809.
Je reçois ta lettre, où tu m'annonces ton départ pour Plombières. Je vois ce voyage avec plaisir, parce que j'espère qu'il te fera du bien.
Eugène est en Hongrie, et se porte bien. Ma santé est fort bonne, et l'armée en bon état.
Je suis bien aise de savoir le grand-duc de Berg avec toi.
Adieu, mon amie; tu connais mes sentiments pour Joséphine; ils sont invariables.
Napoléon.
Schoenbrunn, le 21 août 1809.
J'ai reçu ta lettre du 14 août, de Plombières; j'y vois que tu seras arrivée le 18 à Paris ou à Malmaison. Tu auras été malade de la chaleur, qui est bien grande ici. Malmaison doit être bien sec et brûlé par ce temps-là.
Ma santé est bonne. Je suis cependant un peu enrhumé de la chaleur.
Adieu, mon amie.
Napoléon.
Le 31 août 1809.
Je n'ai pas reçu de lettres de toi depuis plusieurs jours; les plaisirs de Malmaison, les belles serres, les beaux jardins, font oublier les absents; c'est la règle, dit-on, chez vous autres. Tout le monde ne parle que de ta bonne santé; tout cela m'est fort sujet à caution.
Je vais demain faire une absence de deux jours en Hongrie avec Eugène. Ma santé est bonne.
Adieu, mon amie.
Tout à toi,
Napoléon.
Kems, le 9 septembre 1809.
Mon amie, je suis ici depuis hier à deux heures du matin; j'y suis pour voir mes troupes. Ma santé n'a jamais été meilleure. Je sais que tu es bien portante.
Je serai à Paris au moment où personne ne m'attendra plus.
Tout va ici fort bien, et à ma satisfaction.
Adieu, mon amie.
Napoléon.
Le 23 septembre 1809.
J'ai reçu ta lettre du 16, je vois que tu te portes bien. La maison de la vieille fille ne vaut que cent vingt mille francs; ils n'en trouveront jamais plus. Cependant, je te laisse maîtresse de faire ce que tu voudras, puisque cela t'amuse, mais, une fois achetée, ne fais pas démolir pour y faire quelques rochers.
Adieu, mon amie.
Napoléon.
Le 25 septembre 1809.
J'ai reçu ta lettre. Ne te fie pas, et je te conseille de te bien garder la nuit; car une des prochaines, tu entendras grand bruit.
Ma santé est bonne; je ne sais ce que l'on débite; je ne me suis jamais mieux porté depuis bien des années: Corvisart ne m'était point utile.
Adieu, mon amie; tout va ici fort bien.
Tout à toi,
Napoléon.
Nymphenbourg, près Munich, le 21 octobre 1809.
Je suis ici depuis hier bien portant; je ne partirai pas encore demain. Je m'arrêterai un jour à Stuttgard. Tu seras prévenue vingt-quatre heures d'avance de mon arrivée à Fontainebleau. Je me fais une fête de te revoir, et j'attends ce moment avec impatience.
Je t'embrasse.
Tout à toi,
Napoléon.
8 heures du soir, décembre 1809.
Mon amie, je t'ai trouvés aujourd'hui plus faible que tu ne devais être. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves pour te soutenir; il faut ne pas te laisser aller à une funeste mélancolie, il faut te trouver contente, et surtout soigner ta santé, qui m'est si précieuse. Si tu m'es attachée et si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force et te juger heureuse. Tu ne peux pas mettre en doute ma constante et tendre amitié, et tu connaîtrais bien mal tous les sentiments que je te porte si tu supposais que je puis être heureux si tu n'es pas heureuse, et content, si tu ne te tranquillises.
Adieu, mon amie, dors bien; songe que je le veux.
Napoléon.
7 heures du soir.
Je reçois ta lettre, mon amie. Savary me dit que tu pleures toujours; cela n'est pas bien. J'espère que tu auras pu te promener aujourd'hui. Je t'ai envoyé de ma chasse. Je viendrai te voir lorsque tu me diras que tu es raisonnable et que ton courage prend le dessus.
Demain, toute la journée, j'ai les ministres.
Adieu, mon amie; je suis triste aussi aujourd'hui; j'ai besoin de te savoir satisfaite et d'apprendre que tu prends de l'aplomb.
Dors bien.
Napoléon.
Jeudi, à midi, 1809.
Je voulais venir te voir aujourd'hui, mon amie; mais je suis très occupé et un peu indisposé. Je vais cependant aller au conseil. Je te prie de me dire comment tu te portes.
Ce temps est bien humide et pas du tout sain.
Napoléon.
Vendredi, à 8 heures, 1810.
Je voulais venir te voir aujourd'hui, mais je ne le puis; ce sera, j'espère, pour demain. Il y a bien longtemps que tu m'as donné de tes nouvelles.
J'ai appris avec plaisir que tu t'étais promenée dans ton jardin pendant ces froids.
Adieu, mon amie; porte-toi bien, et ne doute jamais de mes sentiments.
Napoléon.
Dimanche, à 8 heures du soir, 1810.
J'ai été bien content de t'avoir vue hier; je sens combien ta société a de charmes pour moi. J'ai travaillé aujourd'hui avec Estève. J'ai accordé cent mille francs pour 1810, pour l'extraordinaire de Malmaison. Tu peux donc faire planter tant que tu voudras; tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé Estève de te remettre deux cent mille francs aussitôt que le contrat de la maison Julien sera fait. J'ai ordonné que l'on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi, voilà quatre cent mille francs que cela me coûte.
J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile te doit, pour 1810, à la disposition de ton homme d'affaires, pour payer tes dettes.
Tu dois trouver dans l'armoire de Malmaison cinq cent mille à six cent mille francs; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.
J'ai ordonné qu'on te fit un très beau service de porcelaine; l'on prendra tes ordres pour qu'il soit très beau.
Napoléon.
Mercredi, 6 heures du soir, 1810.
Mon amie, je ne vois pas d'inconvénient que tu reçoives le roi de Wurtemberg quand tu voudras. Le roi et la reine de Bavière doivent aller te voir après-demain.
Je désire fort aller à Malmaison: mais il faut que tu sois forte et tranquille: le page de ce matin dit qu'il t'a vue pleurer.
Je vais dîner tout seul.
Adieu, mon amie; ne doute jamais de mes sentiments pour toi; tu serais injuste et mauvaise.
Napoléon.
Samedi, à 1 heure après-midi, 1810.
Mon amie, j'ai vu hier Eugène qui m'a dit que tu recevrais les rois. J'ai été au concert jusqu'à huit heures; je n'ai dîné, tout seul, qu'à cette heure-là.
Je désire bien te voir. Si je ne viens pas aujourd'hui, je viendrai après la messe.
Adieu, mon amie; j'espère te trouver sage et bien portante. Ce temps-là doit bien te peser.
Napoléon.
Trianon, le 17 janvier 1810.
Mon amie, d'Audenarde, que je t'ai envoyé ce matin, me dit que tu n'as plus de courage depuis que tu es à Malmaison. Ce lieu est cependant tout plein de nos sentiments, qui ne peuvent et ne doivent jamais changer, du moins de mon côte.
J'ai bien envie de te voir, mais il faut que je sois sûr que tu es forte, et non faible; je le suis aussi un peu, et cela me fait un mal affreux.
Adieu, Joséphine; bonne nuit. Si tu doutais de moi, tu serais bien ingrate.
Napoléon.
30 Janvier 1810.
Mon amie, je reçois ta lettre. J'espère que la promenade que tu as faite aujourd'hui, pour montrer ta serre, t'aura fait du bien.
Je te saurai avec plaisir à l'Élysée, et fort heureux de te voir plus souvent; car tu sais combien je t'aime.
Napoléon.
Mardi, à midi, 1810.
J'apprends que tu t'affliges, cela n'est pas bien. Tu es sans confiance en moi, et tous les bruits que l'on répand te frappent; ce n'est pas me connaître, Joséphine. Je t'en veux, et si je n'apprends que tu es gaie et contente, j'irai te gronder bien fort.
Adieu, mon amie.
Napoléon.
Samedi, à 6 heures du soir, 1810.
J'ai dit à Eugène que tu aimais plutôt à écouter les bavards d'une grande ville que ce que je te disais; qu'il ne faut pas permettre que l'on te fasse des contes en l'air pour t'affliger.
J'ai fait transporter tes effets à l'Élysée. Tu viendras incessamment à Paris; mais sois tranquille et contente, et aie confiance entière en moi.
Napoléon.
À l'Impératrice, à l'Élysée-Napoléon.
Vendredi, 6 heures du soir, 1810.
Savary me remet, en arrivant, ta lettre; je vois avec peine que tu es triste; je suis bien aise que tu ne te sois pas aperçue du feu.
J'ai eu beau temps à Rambouillet.
Hortense m'a dit que tu avais eu le projet de venir dîner chez Bessières et de retourner coucher à Paris. Je suis fâché que tu n'aies pas pu exécuter ton projet.
Adieu, mon amie; sois gaie, songe que c'est le moyen de me plaire.
Napoléon.
À l'Impératrice, à l'Élysée-Napoléon.
19 février 1810.
Mon amie, j'ai reçu ta lettre. Je désire te voir; mais les réflexions que tu me fais peuvent être vraies. Il y a peut-être quelque inconvénient à nous trouver sous le même toit pendant la première année. Cependant la campagne de Bessières est trop loin pour pouvoir revenir; d'un autre côté, je suis un peu enrhumé et je ne suis pas sûr d'y aller.
Adieu, mon amie.
Napoléon.
Le 12 mars 1810.
Mon amie, j'espère que tu auras été contente de ce que j'ai fait pour Navarre. Tu y auras vu un nouveau témoignage du désir que j'ai de t'être agréable.
Fais prendre possession de Navarre; tu pourras y aller le 25 mars passer le mois d'avril.
Adieu, mon amie.
Napoléon.
De l'Impératrice