1936


Que doivent faire les bolcheviks léninistes en Espagne ?

Léon Trotsky

Lettre à un ami espagnol

22 avril 1936


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La situation en Espagne est de nouveau révolutionnaire. [a]

La révolution espagnole s'est développée sur un rythme très lent. Les révolutionnaires ont ainsi bénéficié d'un délai relativement important pour rassembler autour d'eux l'avant garde afin d'être à la hauteur de leurs tâches au moment décisif. Aujourd'hui, nous devons dire ouvertement que les " communistes de gauche " espagnols ont complètement laissé passer ce délai très favorable et qu'ils ne se sont en rien révélés meilleurs que les traîtres socialistes et " communistes ". Les avertissements ne leur ont pourtant pas manqué ! Et la culpabilité d'un Andres Nin, d'un Andrade, n'en est que plus grande. Avec une politique juste, la Gauche communiste aurait pu se trouver aujourd'hui, en tant que section de la IVº Internationale, à la tête du prolétariat espagnol. Au lieu de cela, elle végète dans l'organisation confusionniste d'un Maurin, sans programme, sans perspectives, sans aucune importance politique. L'action des marxistes en Espagne commence par la condamnation de l'ensemble de la politique des Andres Nin et Andrade, qui était et qui demeure, non seulement erronée, mais criminelle.

Que signifie la destitution du président Alcala Zamora [1] ? Elle signifie que l'évolution politique est de nouveau entrée dans une phase aiguë. Zamora constituait, pour ainsi dire, le pôle stable des sommets dirigeants. Bien que dans des conditions différentes, il jouait le rôle qui fut pendant un certain temps celui d'Hindenburg en Allemagne, à l'époque où la réaction   nazis compris   d'une part, et la social démocratie de l'autre plaçaient en lui leurs espoirs. Le bonapartisme des temps modernes est l'expression de l'extrême exacerbation des contradictions de classes dans une période où elles n'ont pas encore conduit à la lutte ouverte. Le bonapartisme peut trouver son point d'appui dans un gouvernement quasi parlementaire ou dans un président " au dessus des partis " : cela ne dépend que des circonstances. Alcala Zamora était le représentant de cet équilibre bonapartiste. L'exacerbation des contradictions a conduit les deux camps à chercher d'abord à l'utiliser, puis à se débarrasser de lui. Les droites n'ayant pas réussi en leur temps, c'est aujourd'hui le Front populaire qui y est parvenu. Mais cela signifie le début d'une période révolutionnaire aiguë. La profonde effervescence dans les masses, les incessantes explosions de violence, démontrent que les ouvriers des villes et des campagnes, de même que les paysans pauvres, si souvent dupés, poussent de toutes leurs forces, encore et toujours, vers la solution révolutionnaire. Quel est, face à ce puissant mouvement, le rôle du Front populaire ? Celui d'un gigantesque frein, construit et manié par des traîtres et de fieffées canailles. Et hier encore, Juan Andrade a signé le programme particulièrement infâme de ce Front populaire !

Après la destitution d'Alcala Zamora, c'est Azaña, qui, la main dans la main du nouveau président de la République [2], va avoir à assumer le rôle du pôle bonapartiste stable, c'est-à-dire essayer de s'élever au dessus des deux camps afin de mieux diriger les armes de l'Etat contre les masses révolutionnaires qui l'ont hissé au pouvoir. Mais les organisations ouvrières demeurent parfaitement prisonnières des filets du Front populaire. Dans ces conditions, les convulsions des masses révolutionnaires   sans programme et sans direction digne de leur confiance   risquent d'ouvrir toute grande la porte à la dictature contre révolutionnaire [3].

Que les ouvriers poussent dans la direction de la révolution est prouvé par le développement de toutes leurs organisations, en particulier par celui du parti socialiste et des jeunesses socialistes. Il y a deux ans, nous avons posé la question de l'entrée des bolcheviks léninistes dans le parti socialiste. Les Andres Nin et Andrade ont repoussé cette proposition avec le mépris de philistins conservateurs : ils tenaient avant tout à leur " indépendance ", parce qu'elle leur assurait leur tranquillité et ne les engageait à rien. L'adhésion au parti socialiste en Espagne aurait pourtant abouti, dans les conditions données, à des résultats infiniment meilleurs qu'en France, par exemple   à condition toutefois que l'on ait réussi à éviter les énormes erreurs commises par les camarades de la direction française, bien entendu. Depuis, Nin et Andrade ont fusionné avec le confusionniste Maurain pour courir avec lui derrière le Front populaire [*]. Cependant, les ouvriers socialistes, qui aspirent à la clarté révolutionnaire, ont été victimes des escrocs staliniens. La fusion des deux organisations de jeunesse signifie que les mercenaires de l'Internationale communiste vont abuser des meilleures énergies révolutionnaires et les détruire [4]. Et les " grands " révolutionnaires Andres Nin et Andrade se tiennent à l'écart, afin de mener avec Maurin une propagande parfaitement inopérante en faveur de la " révolution démocratique socialiste ", c'est à dire en faveur de la trahison social démocratie [**].

Personne ne peut prévoir l'aspect que revêtira en Espagne la prochaine période. Le flux qui a porté la clique du Front populaire est trop puissant en tout cas pour pouvoir reculer à brève échéance et pour abandonner à la réaction le champ de bataille. Les éléments authentiquement révolutionnaires disposent encore d'un certain délai, vraisemblablement assez bref, pour prendre conscience, pour se rassembler, pour préparer l'avenir. Et cela concerne au premier chef les partisans espagnols de la IVº Internationale. Leurs tâches sont claires comme le jour :

1. Condamner et dénoncer impitoyablement devant les masses la politique de tous les dirigeants qui font partie du Front populaire.

2. Comprendre à fond et placer clairement sous les yeux des ouvriers avancés le rôle pitoyable joué par la direction du " parti ouvrier d'unification marxiste ", en particulier celui des anciens " communistes de gauche " comme Andres Nin, Andrade, etc.

3. Se rassembler autour du drapeau de la IVº Internationale sur la base de la " Lettre ouverte " [5]

.

4. Adhérer au parti socialiste et à la jeunesse unifiée, afin d'y travailler en tant que fraction dans l'esprit du bolchevisme.

5. Créer des fractions et des cellules dans les syndicats et autres organisations de masses.

6. Diriger l'essentiel de leur attention vers les mouvements spontanés ou semi spontanés, étudier leurs traits généraux, c'est-à-dire se préoccuper de la température des masses, et non de celle des cliques parlementaires.

7. Etre présents dans toutes les luttes, afin de leur donner une expression claire.

8. Insister toujours pour que les masses constituent leurs comités d'action élus ad hoc (juntes, soviets), et les élargissent toujours plus.

9. Opposer le programme de la conquête du pouvoir, de la dictature du prolétariat et de la révolution sociale à tous les programmes hybrides, à la Caballero ou à la Maurin.

Telle est l'unique voie réelle de la révolution prolétarienne. Il n'en existe pas d'autre.


Notes de Trotsky

[*] Le tournant de La Batalla à l'égard du Front populaire ne peut nous inspirer aucune confiance. On ne peut pas dire le lundi que la Société des Nations est une bande de brigands et le mardi inviter les électeurs à voter pour le programme de la S.D.N., pour expliquer le mercredi qu'il ne s'agissait la veille que d'une manoeuvre électorale et qu'on va reprendre son véritable programme. L'ouvrier sérieux doit se demander : que vont dire ces gens  jeudi ou vendredi ? Maurain semble l'incarnation du petit bourgeois révolutionnaire agile, versatile et superficiel. Il n'étudie rien, comprend peu et sème la confusion.

[**] Marx écrivait en 1876 que le terme de " social démocrate " n'était pas correct : on ne peut placer le socialisme sous le contrôle de la démocratie. Le socialisme   ou le communisme   nous suffit ; la " démocratie " n'a rien à y voir. Depuis, la révolution d'Octobre a démontré avec vigueur que la révolution socialiste ne peut s'effectuer dans le cadre de la démocratie. La révolution "démocratique " et la révolution socialiste se trouvent des deux côtés opposés de la barricade. La IIIº Internationale a confirmé cette expérience et l'a théorisée. La révolution " démocratique " est déjà faite en Espagne. Elle ressuscite avec le Front populaire. C'est Azaña, avec ou sans Largo Caballero, qui personnifie en Espagne la " révolution démocratique ". La révolution socialiste se fera au cours d'une lutte implacable contre la " révolution démocratique " avec son Front populaire. Que veut dire cette " synthèse " de " révolution démocratique-socialiste " ? Rien. Seulement un galimatias éclectique.


Notes de P. Broué

[a] Cette lettre a été publiée pour la première fois dans New Militant du 2 mai 1936, puis dans le B.I. du G.B.L. nº 7-8 de mai 1936, pp. 8-10. Les anciens de la I.C.E . et du P.O.U.M. considèrent généralement que l'ami espagnol qui en était le destinataire était Arlen. On sait généralement que Trotsky avait pour Arlen une certaine estime et il est vraisemblable qu'il avait pu autrefois songer à lui pour faire contrepoids à l'orientation de Nin. Cette conviction, répandue parmi les anciens, n'est cependant étayée par rien de précis dans une lettre du 10 janvier 1972, Enrique Rodriguez nous a précisé qu'aucun militant du P.O.U.M. dont lui-même n'avait jamais entendu parler de cette lettre avant leurs années d'émigration et, vraisemblablement, sa publication dans le tome III des Ecrits. Pas un de ces hommes n'avait à cette époque de contact avec Arlen. Enrique Rodriguez nous a suggéré que la lettre de Trotsky pouvait avoir été adressée, non à Arlen, mais à Luis Garcia Palacios. L'ancien secrétaire général des jeunesses communistes, passé à l'opposition de gauche en 1932 après un bref séjour dans l'agrupacion autonome de Madrid, avait été partisan de la formation du P.O.U.M., mais, comme la majorité des militants de Madrid issus de la I.C.E., il acceptait mal la rupture définitive avec Trotsky et les partisans de la IVº. C'est un peu avant le mois d'avril qu'il aurait pris sur lui de lui adresser une lettre, " una carta mensage de adhesion entusiasta y personal ", à laquelle Trotsky aurait répondu par ce texte. Enrique Rodriguez nous a précisé que cette initiative de Luis Garcia Palacios avait provoqué à Madrid une vive réaction de certains éléments du P.O.U.M., comme Luis Portela, mais que Maurin avait clos l'incident. Joaquim Maurin, que nous avons consulté, n'a aucun souvenir de cet épisode.

[1] Le 7 avril 1936, par 238 voix contre 5, le gros de la droite s'abstenant, les Cortès prononcent la déposition du président de la République, Niceto Alcala Zamora, catholique et conservateur qui avait combattu la gauche tout en s'efforçant de modérer la droite au cours du bienio negro. On peut comparer la position de Trotsky sur cette question à celle que développe, dans La Batalla du 1" mai l'ancien militant de la I.C.E. José Luis Arenillas : " La destitution du président de la République a été une farce, montée avec la complicité de tous les partis "de gauche", afin de donner du prestige au Parlement et de détourner l'attention des masses de leurs véritables problèmes de classe. " Notons que Joaquim Maurin, l'unique député du P.O.U.M., vota le 15 avril la confiance au gouvernement Azaña. Mais les électeurs du P.O.U.M. votèrent, symboliquement, pour l'élection du président de la République, en faveur du socialiste Ramon Gonzelez Peña qui avait été l'une des plus illustres victimes de la dure répression consécutive à l'insurrection ouvrière des Asturies.

[2] Azaña, qui avait été président du conseil pendant le premier bienio, et dont la politique avait frayé la voie à la réaction, s'était rapproché des partis ouvriers à la fin du bienio negro et avait été l'un des artisans de a formation du bloc électoral des gauches, de même que Prieto du côté socialiste. Il avait été appelé en toute hâte à la présidence du conseil par le président Alcala Zamora au lendemain du succès électoral des gauches et des manifestations qu'il avait déclenchées dans tout le pays. Après un intérim assuré par le président des Cortès, Diego Martinez Barrio, il allait succéder à Alcala Zamora, le 10 mai. La Batalla écrivait de lui, le 10 mai, qu'il était en réalité " le candidat des droites ". Notons que le journaliste socialiste Javier Bueno, l'ancien directeur du journal d'Oviedo Avance, l'un des plus ardents défenseurs de la politique d'Alliance ouvrière, lui aussi célèbre victime de la répression d'après, octobre 1934, avait également violemment attaqué, dans le journal de Largo Caballero, Claridad, la candidature d'Azaña à la présidence de la République.

[3] Le 16 juin, aux Cortès, le chef parlementaire de la droite, José Calvo Sotelo   qui était personnellement engagé dans les préparatifs de l'insurrection militaire   dénombrait 170 destructions et 251 tentatives de destruction ou incendie d'églises, 269 tués et 1287 blessés dans des rixes, batailles, de rues, ou des meurtres, 133 " grèves générales " et 218 grèves partielles   statistiques hautement fantaisistes, mais dont la raison d'être était évidemment de fournit aux factieux des prétextes afin de " rétablir l'ordre " par le soulèvement militaire.

[4] La fusion entre les jeunesses socialistes et les jeunesses communistes s'était effectuée, à partir d'une conférence commune le Iº avril 1936, sur la base des recommandations d'une "commission d'unification ", sans qu'ait été tenu le moindre congrès préalable de chacune des deux organisations. La nouvelle organisation des jeunesses socialistes unifiées (J.S.U.) s'alignait immédiatement sur les positions staliniennes. Trotsky, à la différence de ses camarades espagnols, n'en était pas surpris : seuls les trotskistes pouvaient, selon lui, vacciner la gauche socialiste contre le stalinisme, et ils avaient refusé de le faire. Solano, dirigeant de l'organisation de jeunes du P.O.U.M., le J.C.I., écrivait : " Au moment de la fusion, les jeunesses socialistes maintenaient des positions marxistes révolutionnaires en contraste manifeste avec les jeunesses communistes officielles qui agissaient conformément aux règles du plus honteux des opportunismes (...). L"'unification" s'est cependant réalisée. Les jeunesses socialistes ont organiquement absorbé les jeunesses communistes. Mais organiquement seulement. Du point de vue de la doctrine et de la tactique, la nouvelle organisation de jeunesses est une organisation, sinon stalinienne, du moins fortement stalinisée. " Il ajoutait cependant cette note optimiste : " La grande majorité des jeunes socialistes sont des marxistes révolutionnaires. L`"unification" va les surprendre par son caractère de fusion opportuniste " (La Nueva Era, juin 1936, pp. 118 et 120).

[5] La " Lettre ouverte pour la IVº Internationale " d'août 1935 avait été signée par le R. S. A. P. de Hollande, le Workers Party des Etats Unis et celui du Canada, le G.B.L. français de la S.F.I.O. et le Secrétariat international de la Ligue communiste internationale (B.L.). Elle donnait, pour la construction des sections nationales, les indications suivantes : " Il serait funeste d'essayer d'établir un itinéraire unique pour tous les pays. Selon les conditions nationales, selon les degrés de décomposition des vieilles organisations ouvrières, selon, enfin, l'état de leurs propres forces au moment donné, les marxistes (socialistes-révolutionnaires, internationalistes, bolcheviks léninistes) peuvent apparaître tantôt en tant qu'organisations indépendantes, tantôt en tant que fractions, dans l'un des vieux partis ou syndicats. Evidemment, à quelque moment et dans quelque arène que ce soit, ce travail de fraction n'est jamais qu'une étape vers la création de nouveaux partis de la IVº Internationale, partis qui peuvent naître soit par le regroupement des éléments révolutionnaires des vieilles organisations, soit par l'action de formations indépendantes. Mais sur quelque arène et par quelques méthodes qu'ils agissent, ils sont tenus de se présenter avec tous leurs principes et avec de clairs mots d'ordre révolutionnaires. Ils ne jouent pas à cache-cache avec la classe ouvrière, ils ne dissimulent pas leur but, ils ne remplacent pas la lutte de principe par la diplomatie et les combinaisons. " ( La Vérité, 23 août 1935).


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