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De la misère en milieu hippie
(extraits)
Les valeurs qui ont autrefois constitué l’ossature de lorganisation des apparences
ont perdu
de leur puissance.
(...) Cette désintégration des valeurs a ouvert un vide favorable
à la libre
expérimentation. Mais si cette expérimentation ne soppose pas sciemment à tous les
mécanismes du pouvoir, alors, au moment critique où toutes les valeurs sont aspirées
dans le tourbillon, de nouvelles illusions viennent pour combler ce vide; le pouvoir a
horreur du vide.
Linsatisfaction du hippie, son rejet des vieux clichés, a abouti à
la
fabrication ou à ladoption de nouveaux stéréotypes. La vie hippie crée et consomme de nouveaux
rôles (gourou, artisan, rock star), de nouvelles valeurs abstraites (lamour
universel, le naturel, la franchise) et de nouveaux mythes consolateurs
(pacifisme, bouddhisme, astrologie) les vestiges culturels remis sur le comptoir
pour la consommation. Les innovations fragmentaires faites par le hippie et quil a
vécu comme si elles étaient totales nont fait que raviver le spectacle. (...)
Disques, affiches, pantalons à pattes déléphant: quelques marchandises vous
rendent cool. Quand on blâme le capitalisme
hip pour avoir volé
notre culture, on oublie que les premiers héros de cette culture (Timothy Leary,
Allen Ginsberg, Alan Watts, etc.) ont promu le nouveau style de vie
sur le
marché de la consommation culturelle. En combinant leur propre fétichisme culturel avec la
fausse promesse dune vie authentique, ces promoteurs dun nouveau style ont
engendré un attachement quasi messianique à la cause. Ils ont
présenté à
la jeunesse un nouvel ensemble de valeurs et en même
temps un ensemble de biens de consommation qui y correspond.
(...) La différence entre le hippie réel et le hippie
synthétique [plastic hippie, hippie du dimanche], cest que le premier a des illusions plus profondes; il
sest approprié ces mythes dans leur forme pure et “biologique”, tandis
que le second les achète en colis (lastrologie mise en affiche, la liberté naturelle en
portant des pattes déléphant, le taoïsme via les Beatles).
Alors que le hippie réel peut s’être documenté sur l’idéologie hippie et avoir contribué à son
développement, le hippie
synthétique, lui, se contente dacheter les marchandises qu’incarnent cette idéologie. (...)
Des gens ont rejoint la contre-culture parce que son contenu était en grande
partie une critique partielle du vieux monde et de ses valeurs (Ginsberg ou le premier Bob Dylan, par exemple). Sous le capitalisme
avancé, tout art qui nest pas pure
pacotille conçue pour le marché de la culture prétendument
intellectuelle, ou pour
la satisfaction des goûts dits populaires, doit être critique envers la non-vie
spectaculaire, ne fût-ce que dune façon incohérente ou nihiliste. Mais étant
uniquement
culturelle, une telle critique ne sert quà préserver son objet.
Faute de remettre en cause la culture elle-même, la contre-culture ne peut
rien faire dautre que substituer une
nouvelle culture oppositionnelle, un nouveau contenu sous une forme marchande immuable.
(...)
Le projet lancé par les Diggers dans Haight-Ashbury la
construction dune ville libre et gratuite dans la ville de San Francisco qui se
nourrirait des déchets de son hôte et distribuerait librement les moyens de sa survie
a mis en évidence la réalité
de labondance matérielle et la possibilité dun nouveau monde fondé
sur le principe du don. Mais comme il na pas mis directement en cause la pratique sociale
du capitalisme, il nest resté quune simple action, un programme militant davant-garde dassistance sociale. Malgré les espoirs des Diggers, cette autogestion de déchets
était loin dêtre capable de faire tomber lÉtat.
Au début la pratique des Diggers était une réponse appropriée aux besoins du moment
dans le contexte dune activité insurrectionnelle: ils avaient mis en place la
distribution de la nourriture quand lémeute des noirs de San Francisco (1966) et le
couvre-feu qui sen est suivi lont rendu difficile à réaliser. Mais en continuant ce
projet dans un contexte non-révolutionnaire, ils lont étayé avec une idéologie
communiste primitive, ils ont fétichisé lidée de la distribution gratuite et
sont devenus en quelque sorte une institution antibureaucratique. Ils ont fini par faire
le boulot des travailleurs sociaux mieux que ceux-ci nen étaient capables,
désamorçant la critique radicale de la famille
que vivaient les fugueurs, en
leur conseillant, dans le langage de la rue, de rentrer chez leurs parents.
Haight-Ashbury a connu des tentatives daffronter
directement lurbanisme
de lisolement et de lautorité qui limpose, et elles ont souvent
revêtu un aspect ludique (notamment dans les premières tentatives de sapproprier les rues). Mais
parce que lidéologie pacifiste et humaniste a dominé sa pratique, Haight-Ashbury est
devenu une morale, une croisade plutôt quune révolte. Les actes critiques étaient
dissous dans lespoir utopique que la société, comme un mauvais enfant
repenti, suivrait ce bon
exemple. (...)
Tout comme les sociologues qui pensaient que les émeutes des ghettos nétaient quune
conséquence malheureuse de lattitude des noirs envers les conditions
existantes, le hippie croit que laliénation nest quune question de perception.
Tout est dans votre tête. (...) Il sadoucit, se
pacifie pour se mettre en accord avec son environnement (qui est dominé
par le capitalisme). Tout sentiment négatif nest quun problème de conscience, qui peut
être résolu en manifestant de bonnes vibrations.
La frustration et la misère sont attribuées au mauvais karma. Les
mauvais trips viennent de ne pas se laisser porter par le
courant. Psycho-moralisant envers les ego trips et les power trips, il les tient
pour responsables
de la pauvreté sociale actuelle, et entretient
des espoirs millénaristes fondés sur la volonté abstraite de saimer
les uns les autres. Tout continue comme avant, mais il y applique une
interprétation secrète: les conditions existantes disparaîtront dès que tout le
monde agira comme si elles nexistaient pas. (...)
Cétait la promesse dune communauté authentique qui a attiré tant de gens
vers le milieu
hippie. Et en effet pendant un certain temps dans Haight-Ashbury, les séparations entre
les individus isolés, et entre les domiciles et la rue, ont commencé à sécrouler.
Mais ce qui était censé être une nouvelle vie a dégénéré en survie glorifiée.
Parce que le désir commun de vivre en dehors de la société dominante ne pouvait être
réalisé que partiellement en vivant en marge de cette société (économiquement ou
culturellement), il a fini par réintroduire la survie comme base de la cohésion
sociale. (...)
Dans les communautés rurales, une pseudo-communauté de néo-primitifs, qui ne partagent
que leur retraite commune, se réunit autour d’une soi-disant crise dune aliénation
naturelle qu’ils s’imposent eux-mêmes. Cette réserve naturelle est pour eux un endroit sacré où ils
espèrent retourner au lien érotique du communisme primitif et de lunion mystique avec
la nature. Mais en fait ces zones dexpérimentation communautaire, qui servent
damortisseurs pour la société dominante, ne font que reproduire les rapports
hiérarchiques des sociétés précédentes, depuis la division naturelle du travail et le
chamanisme jusquaux formes modifiées du patriarcat du Far West. (...)
Tout comme le retraité qui se consacre à des passe-temps parce quil sennuie, le hippie essaie
de supprimer son malaise en soccupant à quelque activité. Il rejette les
formes de travail et
de loisirs de ses parents, mais il les reproduit dans les faits. Il travaille
dans des boulots qui ont un sens pour des
entreprises hip où les travailleurs constituent une
famille, ou bien il fait de lagriculture de subsistance ou du travail
temporaire. Simaginant en artisan primitif, il cultive ce rôle et idéalise le métier
artisanal. Lidéologie quil attache à son occupation pseudo-primitive ou
pseudo-féodale dissimule son caractère petit-bourgeois. Ses centres dintérêts, tels que la
nourriture biologique, engendrent des entreprises florissantes. Mais les propriétaires
hippies ne
se voient pas comme des hommes daffaires ordinaires, parce quils croient à leur
produit. Des bonnes vibrations tout le long du
chemin de la banque.
Les loisirs du hippie sont tout aussi banals. Imaginant quil a rejeté le rôle
détudiant, il devient un étudiant permanent. Les free universities sont des
libres-services où sont servis les plats les plus métaphysiques et les plus
insipides qui soient.
Dans ses limites idéologiques, lappétit du hippie est sans bornes. Il lit le
Yi-king. Il pratique la méditation. Il jardine. Il apprend un nouvel
instrument musical. Il fait de la peinture, des bougies, de la cuisine. Son énergie
est inépuisable, mais elle est totalement dispersée. Chaque chose quil fait est en soi
irréprochable, parce que banale; ce qui est risible ce sont les illusions
quil échafaude à propos de ses activités. (...)
Rompant abstraitement avec son passé, le hippie vit une version
superficielle dun présent éternel. Dissocié du passé et de lavenir, la succession de
moments dans sa vie est une série décousue de voyages.
Le voyage est son mode de changement, une dérive menant à la consommation de pseudo-aventures.
Il traverse le pays à la recherche de ce lieu agréable
qui lui échappe toujours. Cest un ennui toujours en
mouvement. Il dévore avidement toute expérience quil trouve en vente
pour garder son esprit dans de bonnes dispositions. Partout où se réunissent les hippies on trouve
un espace rempli de tensions non résolues, de particules non chargées qui errent
autour de quelque noyau spectaculaire. Lurbanisme hippie essayant toujours de créer un
espace intime où pourrait fleurir sa pseudo-communauté nest jamais
parvenu quà
créer une nouvelle forme de réserves où les indigènes se regardent
dun air ébahi parce quils en sont également les touristes. Haight-Ashbury, la fête
rock, la piaule hippie étaient censés être des espaces libres où les séparations
sécrouleraient. Mais lespace hippie est devenu un espace de passivité, de consommation
de loisirs, où les séparations ont réapparu à un autre niveau. Le concert rock dans
lOregon qui était organisé pour détourner les gens dune manifestation, et
où lÉtat a distribué gratuitement de lherbe et des drogues
psychédéliques, nest que lexemple extrême
dune tendance générale: lespace organisé pour les touristes du temps
mort.
À son origine, la vie hippie avait certes un contenu plus actif. Le terme spectaculaire
hippie recouvre des phénomènes divers, et la contre-culture et les
individus qui en ont fait partie sont passés à travers des stades divers. Quelques-uns
des premiers participants avaient bien compris que le nouveau monde doit être construit
consciemment, quil ne surviendrait pas par hasard pour peu que tout le monde commence à
fumer de lherbe et à saimer les uns les autres. (...) Le mouvement
hippie était un signe de linsatisfaction de
plus en plus répandue devant une vie quotidienne de plus en plus colonisée par le
spectacle. Mais ne sachant pas sopposer plus radicalement au système dominant, il na
fait que construire un contre-spectacle.
Cela ne veut pas dire que cette opposition aurait dû être politique
au
sens ordinaire. Si le hippie ne savait rien dautre, il savait très bien que la vision
révolutionnaire des politicards gauchistes nallait pas suffisamment loin. Bien que
le style de vie hippie ne fût quun mouvement pour la réforme de la vie quotidienne, le
hippie était dans une position où il pouvait au moins reconnaître que les
gauchistes
navaient aucune critique de la vie quotidienne (cest-à-dire quils étaient
vieux jeu). Si les premiers hippies ont
rejeté lactivité politique en partie pour de mauvaises raisons (à
cause de leur perspective positiviste, leur utopisme, etc.), ils en avaient
néanmoins une
critique partiellement juste de son aspect ennuyeux, de son caractère idéologique, de
sa rigidité. Ken Kesey avait raison de prétendre que les gauchistes ne
remettaient en cause le
vieux monde que dans ses propres termes. Mais en noffrant rien de plus (sauf
le LSD), lui et
dautres ont abdiqué de facto devant les gauchistes. Leur apolitisme simpliste
les a amenés dabord
à soutenir ponctuellement le mouvement politique, puis
à être
absorbé par ce dernier. (...)
Si les hippies pré-politiques se sont laissés prendre par toutes les illusions et toutes
les solutions utopiques, si leur critique de la vie quotidienne na jamais
reconnu sa base historique et les forces matérielles qui auraient pu la rendre socialement
efficace, lapparition du hippie a quand même révélé létendu de linsatisfaction,
limpossibilité ressentie par tant de gens de continuer dans la voie étroite de
lintégration sociale. Cependant, en même temps que la contre-culture a annoncé, ne
fut-ce que dune façon incohérente, la possibilité dun nouveau monde, elle a
construit quelques-unes des voies les plus avancées de réintégration dans le vieux
monde. (...)
CONTRADICTION
[extraits d’un manuscrit inédit, avril 1972]
Version française des
extraits de On the Poverty of
Hip Life, par le groupe Contradiction. Traduit de l’américain
par Ken Knabb et Didier Mainguy. Reproduit dans
Secrets Publics: Escarmouches choisies de Ken
Knabb (Éditions
Sulliver).
Anti-copyright.
[Autres textes en français]
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