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Opinions francophones sur le BPS
Daniel Denevert
La notion de behindism dans Double-Reflection était encore acceptable comme tentative de description et de compréhension de ce que son auteur jugeait être un problème organisationnel permanent de notre époque. Si elle relevait déjà dun souci très discutable de distinguer, dautres manifestations de suivisme plus vulgaire, une forme un peu plus authentique, elle était cependant relativisée et encore lisible du fait quelle venait sajouter à dautres façons dapprocher la même question; elle entrait, sans plus de prétention, dans la mêlée des discussions. La plus grave défaut de cette notion découlait justement du parti-pris de lauteur de considérer lactivité pratique-critique comme suffisamment établie et parfaitement étudiable comme telle, sans voir que cette notion de behindism ne sétait révélée que dans un secteur particulier de la pratique sociale de la théorie et dans une conception elle-même étroite de la notion de théorie. [...] L activité théorique nexiste pas, cest une représentation tendant à justifier le rôle de petits spécialistes en révolution et accompagne en même temps la paralysie de leurs imitateurs directs. [...] De même le terme de théoricien est un effet du fétichisme du langage, régi par la logique de la division du travail et recréant cette logique. [...] Loptique de la Bay Area tendait plutôt à renforcer encore limage du théoricien-modèle que le behindist avait déjà dans la tête. Ce nétait pas la notion de behindism dont il fallait prouver leffectivité, cétait le modèle théorique que cette notion impliquait quil fallait critiquer. Pour quil y ait un behindist, il faut être au moins deux, et que le second sen accomode. Le behindism est un phénomène qui ne peut durer que dans le contexte de relations illusionnistes entre les individus, accompagnant une entreprise dont les objectifs sont insuffisamment définis, abstraits. Lorsque la tâche est claire, et donc les obstacles quelle doit réduire, léventuel behindist ne peut que vaincre ou se rendre, mais certainement pas sinstaller dans des demi-mesures. Daniel Denevert, Sur le fond dun divorce (Paris, octobre 1977)
Marx note justement que cest dans lÉtat le plus démocratique de son temps, les États-Unis dAmérique, que les citoyens sont le plus religieux. [...] Si le monde de la marchandise est un monde religieux, le fait que lÉtat soit libéré de la religion entraîne que les citoyens y sont dautant plus soumis. [...] Il nest donc pas étonnant que ce soit un Américain et un Américain vivant en Californie, Ken Knabb, qui le premier, à notre connaissance, nota, dans sa brochure The Realization and Suppression of Religion (Berkeley, 1977) traduite depuis en français, les insuffisances de la critique situationniste relativement à la religion. Jean-Pierre Voyer, Revue de Préhistoire Contemporaine no. 1 Paris, mai 1982)
Je te remercie bien pour mavoir envoyé Public Secrets. Cela ma permis de lire globalement ce que tu as écrit sur la religion (ou de le relire, dans la mesure où jen avais déjà lu certains textes). La religion est sans doute une question qui doit être abordée aujourdhui pour la simple (quoique déplorable) raison que, à des niveaux et dans des modes différents, elle na pas disparu, comme on pouvait imaginer (et espérer) il y a quelques décennies. Au contraire, dans tous les pays modernes une sorte de religion moderne (léconomie) domine toujours les gens, avec son éthique, sa théologie et ses prêtres, et néanmoins des religions traditionnelles survivent aussi; dans les pays des structures plus archaïques, les formes traditionnelles de la religion ne survivent pas seulement, mais croissent et se renforcent lourdement, notamment dans les régions islamiques du monde. Il semble donc évident quil est impossible de négliger cette question. La réalisation et la suppression de la religion était écrit en 1977 dun point de vue américain, je veux dire dans un pays où la société du spectacle était déjà pleinement développée, et où il était déjà évident que certains nouveaux types de religions (des sectes) nétaient pas (comme on pouvait le croire, à tort, à partir dune perspective européenne) une simple compensation pour un degré inachevé du spectacle, et ainsi destinés à disparaître, mais quau contraire, tous les deux, le spectacle complètement achevé et la religion, se sont avérés des phénomènes conjugués capables de coexister. En un mot, le spectacle (bien quétant lui-même une sorte de religion mieux adapté aux temps modernes) na pas remplacé la religion, na pas réalisé ce quil laurait dû dun point de vu strictement radical. Mais cela, ne devrait-il pas avoir conduit à une analyse plus profonde de la question: quel genre de religion a disparu, et quel genre a subsisté? Dans le passé, la religion a inclus bien des aspects différents, voire contradictoires. Parmi eux, certains ont été évidemment récupérés par le spectacle, dautres ont été abandonnés et avaient dû être résolus par des moyens (religieux) traditionnels. Mais quels sont les éléments qui sont restés? Il semble que les éléments que tu mets en avant sont plus ou moins liés avec ce que je pourrais nommé la dimension médicale (ou hygiénique ou thérapeutique ou californienne) de la religion; dans la société moderne, les gens ressentent des besoins naturels pour un équilibre personnel quils ne peuvent apaiser quà travers des techniques essentiellement thérapeutiques, disons semi-religieuses. Mais nous savons tous que cela nétait quun seul aspect parmi d'autres des religions du passé. La religion essayait dêtre en même temps cette sorte de medicine mais aussi un système de connaissance (mythologie, histoires de la genèse, pratique magique, compréhension de la nature); une ligne directrice pour lart et lesthétique; une façon de structurer léchange sociale inspirée par les soi-disant rapports de lhomme aux dieux et au monde en général; et last but not least, une tentative de lhomme de réfléchir sur sa vie et sa mort, le contraste entre son corps limité et son esprit infini tout cela mélangé dans un contexte totalement aliéné et essayant de le conduire à un tout cohérent, placé presque sans exception sous le contrôle dun pouvoir déjà dominant ou en formation. [...] Ces besoins sont trop thérapeutiques pour être considérés comme une religion dun point de vue religieux, et trop religieux pour être acceptés comme purement thérapeutiques dun point de vue anti-religieux. Tout cela explique, à mon avis, pourquoi ta tentative de faire une synthèse ne peut aboutir à rien de bon: ce qui reste de la religion était principalement la dimension thérapeutique, cest-à-dire la plus prosaïque, celle que les religions dominantes (au moins en occident) ont toujours rejeté comme une perspective inférieure, comme une partie essentiellement non-religieuse de la religion. [...] Pour ces raisons, je crois que la théorie du spectacle avait bien raison de présenter la religion comme remplacée en grande partie par léconomie et le spectacle. Ce qui restait nétait que des parties, des fragments de religion. Le besoin de se sentir comme élément d'un tout, ou dêtre soi-même, que ressentent les gens de temps à autre, peut par exemple être satisfait par une société libre où lhomme serait effectivement un élément unique et irremplaçable d'un tout (voilà pourquoi Athènes antique navait aucun besoin dune véritable religion: les questions que la religion peut seulement poser était déjà en train dêtre résolues par la démocratie active), mais en attendant (bien longtemps) les gens ont continué à essayer de résoudre les problèmes avec des croyances, la foi, et bien sûr les révolutionnaires ne peuvent que sopposer à de telles méthodes, telles berceuses, telles anesthésiques. L'absence dune solution juste doit être expérimentée et ressentie par tout le monde: cest bien la solution saine, dans la mesure où la santé a quelque rapport avec lintelligence! Le fait de pratiquer le yoga, par exemple, ou dautres techniques de relaxation pour sa santé personnelle, cest pour moi une question strictement personnelle, comme celles de boire du vin ou de faire lamour; il ne faut pas propager ou dénoncer de telles comportements publiquement, mais elles ne doivent pas être confondues avec des idées sociales, la théorie radicale, etc. (par ailleurs, je crois que le vin ou lérotisme sont finalement plus compatibles avec une vie sociale émancipée que ne lest le fait de sasseoir tout le jour sur un tapis de prière). Je crois donc que ton argument a une base double et contradictoire: quand on tattaque sur la question du Zen, tu te défends en disant que cela nest quune question personnelle, mais en même temps tu essaies de propager le tout. Tu essaies ainsi de concilier des gens et des activités (bouddhisme et activisme critique) qui nont rien en commun, et qui ne peuvent avoir rien en commun. [...] Ton analyse et ta critique ne traitent que de la religion chrétienne, tandis que le bouddhisme est traité comme une “expérience personnelle” (“Le Zen en particulier est plus une pratique qu’un système de croyances”, p. 145). Parce que tu aimes celui-ci et naimes pas celle-là? Un jugement très inéquitable. Et crois-tu vraiment que la description de ton séjour à Tassajara peut être compris comme une suggestion de ce que peut être la vie”? Évidemment la vie peut être comme cela, mais le doit-elle? Et est-ce que tu attends que les gens luttent pour une telle vie? [...] Je ne pense pas quaucun de tes lecteurs européens puissent approuver publiquement cette partie de ton livre, et quant à moi, jaurais bien sûr à la répudier à la première occasion. Je suppose que tu es conscient de telles conséquences, et je voudrais savoir ce que tu en penses. Jean-Pierre Baudet (Paris, mars 1997)
Ce livre constitue une surprise, et non des moindres: lInternationale situationniste a eu et a encore ses adeptes aux États-Unis! Il réunit en effet des textes écrits de 1970 à nos jours. Les premiers sont savoureux car ce sont des pastiches des célèbres bandes dessinées détournées de la période précédant mai 68. Les textes suivants séloignent de manière significative de leurs modèles européens. On peut donc affirmer sans risque de se tromper quil existe une branche autonome de lIS outre-Atlantique. On sen rend dailleurs compte dans les thèmes centraux abordées ou dans létude de problèmes de géopolitique, comme par exemple la question iranienne en 1979: la volonté de contester la politique américaine en la matière amène lauteur à faire un pronostic totalement erroné sur le soulèvement populaire qui a amené les autorités religieuses au pouvoir. Ce recueil aurait pu être un titre pour 10/18 à la grande époque des grandes hérésies politiques mondiales. À lheure actuelle, cela paraît plus problèmatique. Mais il nen reste pas moins vrai que Public Secrets est un document de premier plan, non seulement sur une pensée politique qui se veut encore une philosophie en acte, mais aussi sur un aspect inconnu de la vie intellectuelle américaine, qui narrêtera jamais de nous étonner cette fois dans le bon sens. tract anonyme (Paris, novembre 1997)
On voit parfaitement ce qui sépare Semprun et
Trenkle. Là ou le premier, pour expliquer le monde tel quil ne va pas, se
focalise sur la production industrielle et les nouvelles technologies, le
second, partant des contradictions entre forces productives et rapports de
production, tente de définir le cadre qui permettrait de mettre la science et
les technologies à lépreuve des choix par lesquels nous aspirons à vivre dans
une société plus libre, plus juste, plus solidaire, plus riche en potentialités
diverses. Cest aussi la question de la démocratie qui est posée ici. Il
faudra bien y revenir. Max Vincent, Du temps que les situationnistes avaient raison
(février 2007)
Je fais mienne cette analyse d’un de mes observateurs politiques préférés,
François Talmont: Les situationnistes étaient ennuyeux, prétentieux et à côté
de la plaque. Les post-situationnistes, c’est la même chose, mais en pire.
Naturellement, cette vérité générale ne doit pas faire oublier qu’il y a, comme
souvent, des exceptions. L’une d’elles est à mes yeux le cas intriguant de Ken
Knabb, dont l’autobiographie, écrite en 1997, est lisible sur son site Bureau of
Public Secrets, dans la version originale en anglais (Confessions of a
mild-mannered enemy of the State) ainsi que dans une traduction française
hélas bourrée de coquilles et de fautes (Confessions d’un ennemi débonnaire
de l’Etat). Il se dégage de ce document un charme certain, qui tient à la
fois aux aspects pittoresques et inattendus de la personnalité de l’auteur,
ainsi qu’à ses qualités littéraires, et d’abord à sa limpidité d’expression, si
différente du style situationniste étrange et tortueux. —Philippe Billé, “Un marxiste zen” (blog, septembre 2007)
Secrets Publics est le troisième livre que Ken Knabb
publie en français, bien quil se présente toujours comme le traducteur
américain des films de Guy Debord et dune anthologie de lInternationale
Situationniste. —Jean-Pierre Depétris (site web, octobre 2007)
Secrets Publics, de Ken Knabb vient de sortir aux éditions Sulliver. Jai déjà parlé du site de Ken pour la mise en ligne de loeuvre et de la vie de Kenneth Rexroth. Après lavoir découvert, jai traduit quelques textes de Rexroth, puis de fil en aiguille, quelques pages pour le livre en préparation. Ken est un atypique. Déjà il est américain — je plaisante... — situationniste un brin zen et sintéresse à ce qui se passe au-delà de son coin de pelouse. Bon, comme tout situ qui se respecte, il aime bien la controverse et couper les cheveux en quatre, voire en huit. Le bouquin est un bon témoignage sur lhistoire méconnue du situationnisme aux USA et la trajectoire dun type atypique. Loccasion de saluer ici le travail de Sulliver, qui comme dautres petites maisons déditions, parviennent encore à imprimer autre chose que la bouillie-best-seller. “Nous nous attacherons à la langue insoumise. À la langue sefforçant de soustraire le langage à la servitude et à la pauvreté auxquelles voudrait le réduire la pensée standardisée. Et nous donnerons la parole à des textes qui sauront exprimer les appels, les plaintes, les révoltes de la part fragile du monde. Et puis, si vous nachetez pas le livre, vous pouvez en lire gratoche pratiquement tout sur le site de Ken. Je sais, fallait pas le dire. Excuses-moi, Ken, mais on ne se refait pas.... —Didier Mainguy (site web, octobre
2007) Ken Knabb est américain et situationniste (l’un n’empêche — presque — pas l’autre). Secrets Publics (Sulliver) rassemble la plupart de ses écrits, mais comprend aussi une partie autobiographique passionnante, “Confessions d’un ennemi débonnaire de l’État”, véritable document sur l’itinéraire d’un radical américain. De son enfance heureuse dans le Missouri à son engagement politique, mais aussi de sa passion pour la musique country et le blues à son goût pour la méditation zen, Ken Knabb est un personnage à la fois très singulier et emblématique de notre génération. Traducteur des films de Guy Debord, il s’exprime néanmoins dans une langue claire et concrète, non sans humour, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Lire son livre est une façon de sortir de nos clichés sur l’Amérique — et sans doute de mieux la comprendre. —Évelyne
Bloch-Dano (site web, décembre 2007)
Ken KNABB. Secrets publics. Escarmouches de Ken Knabb.
Editions Sulliver, 2007. 408 p. couv. Illustr. Index. —Ronald Creagh,
À travers une écriture simple et claire, Ken Knabb donne dans ce recueil de précieux conseils aux révolutionnaires en herbes et permet aux “ancienNEs” de remettre en question certaines de leurs conceptions. Si cet ouvrage n’aborde pas les raisons de faire la révolution (si vous n’en ressentez pas la nécessité, il existe peu de chance qu’un quelconque texte vous y incite), vous pourrez y trouver de nombreuses pistes pour répondre aux questions d’ordre pratiques et théoriques auxquelles se confronte tôt ou tard toute personne désireuse de transformer radicalement la société. —Infokiosque des
Schizoïdes Associés
Un vent de liberté et d’imagination a soufflé sur l’Amérique du Nord des
années soixante, et tout particulièrement sur la côte ouest. Il se résumait dans
la formule on ne peut plus concise: do it! Il est troublant que cette
liberté et cette imagination soient parvenues à s’empaqueter elles-mêmes dans
une industrie du spectacle qui devient toujours plus une part pachydermique et
stratégique du marché mondial. —Jean-Pierre Depétris, [Une traduction italienne de cet article se trouve sur
http://bub.ilcannocchiale.it/post/1969122.html.]
Quelques opinions francophones sur les écrits de Ken Knabb (Bureau of Public Secrets). [Version italienne de ces opinions]
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